LOUISE. Ce n'est donc rien que d'être paysan? Moi, je vois à présent que c'est quelque chose.

CADIO. Je ne suis pas paysan: un paysan a de la terre ou cultive celle des autres pour en avoir un jour.

LOUISE. Cultive, travaille, et tu en auras!

CADIO. J'aime mieux ne rien avoir.

LOUISE. Que tu es singulier! Pourquoi?

CADIO. Celui qui a quelque chose veut le défendre ou l'augmenter. Ça le rend craintif ou envieux, malheureux ou méchant. Moi, je n'ai eu qu'une peur en ce monde, celle de mourir damné. Je ne l'ai plus, je suis tranquille comme me voilà.

LOUISE. Qui t'a ôté cette crainte?

CADIO. Un ou deux moments de courage que j'ai eus, et des idées... à moi tout seul! la nuit avec ses étoiles, le chant des vagues quand j'ai revu dernièrement le pays de Carnac, plus de menaces d'enfer pesant sur moi, les champs ravagés, les châteaux détruits, et surtout le couvent en ruine, où le rouge-gorge chantait la semaine passée, et où j'ai cueilli des violettes dans les fentes des tombeaux... Je regardais la croix brisée et les pierres des anciens dieux, couchées pêle-mêle, je me disais: «Tout passe, et Dieu reste!»

LOUISE, (étonnée.) Où prends-tu donc tout ce que tu dis-là, Cadio?

CADIO, (montrant son biniou.) Je ne sais pas: là peut-être.