SAINT-GUELTAS. Mademoiselle de Sauvières, les moments sont précieux. Si nous ne retrouvions pas votre père vivant, quels reproches n'auriez-vous pas à vous faire, vous?

LOUISE. Mon pauvre père! ah! lui avant tout; emmenez-moi, courons!

SAINT-GUELTAS. Venez! (Ils vont pour sortir par le hangar.)

CADIO, (qui s'est mis devant, les arrête.) Non, il vous trompe, il ment! votre père...

LOUISE. Est mort?

CADIO. Non, émigré! Il n'est pas où il vous dit.

SAINT-GUELTAS, (mettant la main à sa ceinture.) Comment le saurais-tu, imbécile? (A Louise, bas.) Vous voyez bien, il est jaloux! il va parler en maître. Remettez-le donc à sa place, ou je serai forcé...

LOUISE, (lui retenant le bras.) Non, non!--Adieu, Cadio. J'emporte ton anneau d'argent, gage de ton dévouement et de ta soumission. (Montrant Saint-Gueltas.) Voici l'époux que j'avais choisi. Tu viendras nous voir quand nous serons mariés. Tiens, mon ami, voilà pour payer le voyage. (Elle lui donne une bourse et disparaît avec Saint-Gueltas, qui, en passant, fait un signe à Tirefeuille, caché dans les débris du hangar.)

CADIO, (stupéfait.) De l'argent! de l'argent à Cadio pour payer son silence! celui qu'on estimait, que l'on prétendait traiter en ami! (Il jette la bourse vers le hangar. Tirefeuille rampe et s'en saisit.) Ah! Voilà leur coeur, à ces femmes-là! voilà leur amitié, leur reconnaissance! Je comprends à présent ce que j'ai entendu là ce matin! Ces trois fous, ces trois fantômes qui voulaient boire du sang, c'est des hommes qu'on a humiliés et qui se vengent!... Mais qu'est-ce que je peux faire, moi?... Je dois pourtant sauver la cousine d'Henri, car il l'enlève, ce démon! (Le brouillard s'est dissipé, il voit Saint-Gueltas et Louise, dans la barque, quitter la rive.) Ils remontent le courant! j'irai plus vite qu'eux! Je crierai à Louise que son père est mort. Il le faut. (Il va vers la barrière.)

TIREFEUILLE, (qui le guette, lui plonge son couteau dans le flanc et disparaît en disant:) Il a son affaire! (Cadio est tombé sur le coup.)