SAINT-GUELTAS. Vous en êtes sûre?
LOUISE. Très-sûre, j'ai bien écouté ce qu'on a lu.
SAINT-GUELTAS. Avez-vous lu ce qu'on a écrit?
LOUISE. Non; mais l'acte sera détruit. Celui qui l'a rédigé a tout intérêt à n'en pas laisser de traces. D'ailleurs, vous m'avez promis de faire arrêter le secrétaire du délégué, qui doit aller demain à la municipalité pour vérifier le registre et renouveler la persécution. Jurez-moi qu'il en sera empêché et que mes pauvres amis de la ferme ne seront pas victimes de ma fuite précipitée.
SAINT-GUELTAS. Je vous le jure! On vous apportera, si vous le voulez, les deux oreilles de M. le secrétaire.
LOUISE. Ne pouvez-vous me promettre de préserver mes bons paysans sans me remettre sous les yeux les horribles représailles...
SAINT-GUELTAS. Il faut vous habituer à ces images-là, Louise. Vous n'avez rien vu dans la guerre de Vendée, celle que nous commençons sera autrement terrible. On a exaspéré le sentiment populaire, on a mis en vigueur l'affreux décret de la Convention. On a brûlé les chaumières, égorgé les femmes et les enfants des insurgés absents; on a dévasté leurs champs, détruit leurs bestiaux. Il faudra payer cher ces atrocités!
LOUISE. Est-ce une raison pour en commettre de pareilles?
SAINT-GUELTAS. Oui, c'est une raison pour le paysan, et nul pouvoir humain ne le retiendra désormais. Le Breton, notre nouvel allié, est vindicatif, et le dictateur de Nantes semble avoir pris à tâche d'exaspérer ses passions. Si je vous parlais d'oreilles, c'est que les patriotes nantais portent les nôtres en guise de cocarde à leur chapeau: ne soyez donc pas surprise si vous voyez les leurs en chapelet à la ceinture de nos chouans farouches!
LOUISE. Ah! que je ne voie pas ces horreurs, que je ne voie plus couler le sang, que je n'entende plus le râle de l'agonie! J'en serais devenue folle! A présent que j'ai vécu dans la solitude des champs et des bois, je n'aspire plus qu'à me tenir cachée dans un coin avec mon pauvre père, dussé-je mendier pour le nourrir!