LA KORIGANE. Cadio? Tirefeuille l'a tué, le pauvre Cadio; il vient de me le dire. Et c'est toi qui as commandé cela! Moi, j'ai volé un batelet, j'ai ramé, et me voilà... à moitié morte, par exemple! Achève-moi, si tu veux. Je n'aurais pas la force de me sauver. (Elle se jette sur le sable.)

SAINT-GUELTAS, (pensif, la regardant.) Si petite, si frêle, si laide! une espèce de singe!... et si forte, si résolue, si passionnée! Tuer cela... oui, on écraserait d'un coup de talon cette tête plate comme celle d'une vipère! (Il la pousse du pied.) Lève-toi, allons! Ne tente pas ma fureur! Vas-tu dormir là, baignée de sueur et à moitié couchée dans l'eau froide?

LA KORIGANE, (se levant.) Ah bah! Il y a longtemps que je suis morte! Vous ne le saviez donc pas? C'est ma pauvre âme que vous voyez, une âme maudite qui ne peut pas vous quitter, puisque vous êtes son enfer.

SAINT-GUELTAS. Trêve de poésie! tu n'en es pas chiche, toi, la Bretonne endiablée! Voyons, trois mots avant de nous remettre en route. Il n'y a pas de temps à perdre ici. Tu es décidée à contrarier mes amours?

LA KORIGANE. Oui.

SAINT-GUELTAS. C'est imbécile, ce que tu veux faire là. On peut me contrarier une fois; mais deux fois, c'est trop, tu sais?

LA KORIGANE. Oui, vous ôtez ce qui vous gêne.

SAINT-GUELTAS. L'épine qui s'attache à mes jambes, je la brise.

LA KORIGANE. C'est vous qui êtes simple de croire que vous pourrez me faire peur!

SAINT-GUELTAS. Nous allons voir! (Il la prend d'une seule main et la tient au-dessus de l'eau.)