LE BRETON, (posant son autre pistolet de l'autre côté de son assiette.) Vous vous méfiez peut-être?

HENRI, (se retournant.) C'est vous qui vous méfiez. Qu'est-ce que vous faites donc là?

LE BRETON. Excusez-moi, ça me gêne pour manger, et j'ai encore faim.

HENRI, (se rasseyant en face de lui.) A votre aise! (Il tire de sa veste deux pistolets qu'il pose en même temps à sa droite et à sa gauche sur la table.) Où il y a de la gêne, il n'y a pas de plaisir.

LE BRETON. Bien dit! Ainsi vous refusez d'écorcher la mauvaise bête?

HENRI. Je ne sais pas écorcher, ça n'entre pas dans mes habitudes.

LE BRETON. Mais l'envoyer à vos juges, ça ne vous convient pas?

HENRI. Ce sont des affaires de police qui ne font point partie de mes attributions. Si je le prends les armes à la main, ce sera différent; mais négocier une trahison ne me convient pas, comme vous dites.

LE BRETON. Vous êtes ben délicat! Est-ce que vous n'êtes pas ici, en habit bourgeois, pour faire de l'espionnage, comme c'est permis à la guerre?

HENRI. Pousser en pays ennemi une reconnaissance périlleuse est le moyen qu'on cherche pour épargner la vie des hommes, en terminant le plus vite et le plus sûrement possible l'échange de meurtres et de malheurs qu'on appelle la guerre. Il faut bien faire la part du sang; mais le devoir d'un bon soldat et d'un honnête homme est de la faire aussi petite que possible en s'assurant de la position et des ressources de l'ennemi, et en diminuant les chances du hasard aveugle. Jusqu'ici, l'on s'est égorgé dans les ténèbres, et bien souvent sans autre espoir que celui de vendre chèrement sa vie. Ce n'est plus là le but de la guerre que nous faisons. Nous comptons épargner les paysans quand nous les aurons mis dans l'impossibilité de se soulever, et, quant aux meneurs et aux chefs, nous voulons tenter de les rallier à la patrie. M. Saint-Gueltas, mis en demeure de se prononcer librement, agira selon sa conscience; mais, pris dans un piége, il voudra mourir bravement, et je ne me charge pas de l'assassiner.