CADIO. Tous les jours je l'offre; mais les balles des chouans ne veulent pas entamer ma chair, et, devant mon regard, il semble que leurs baionnettes s'émoussent. Cela est bien étrange, n'est-ce pas? J'ai traversé des boucheries où je suis quelquefois resté le seul intact. Je n'ai pas eu l'honneur de recevoir une égratignure, et j'en suis honteux. Voilà pourquoi je crois à la destinée. Il faut qu'elle me réserve une belle mort, ou qu'elle ait décidé que je ne serais jamais digne d'offrir à une femme la main qui a tant tué, sans avoir eu à essuyer sur mon corps le baptême de mon sang! (Motus entre et fait le salut militaire.) Les chevaux sont prêts?
MOTUS. Oui, mon capitaine.
CADIO, (avec un trouble insurmontable.) C'est bien, mon ami! (il sort arec Henri.)
MOTUS. Fichtre!... mon ami!... lui qui ne dit jamais ce mot-là au troupier!--et ce regard triste et bon!... Fichtre! Allons! mon affaire est dans le sac! c'est réglé! c'est pour aujourd'hui. Sacredieu! j'aurais pourtant voulu flanquer une raclée aux Anglais auparavant!
JAVOTTE, (entrant pour desservir.) Qu'est-ce que tu as donc, citoyen trompette? Tu as l'air contrarié!
MOTUS. C'est une bêtise, belle Javotte; dans notre état, il faut être toujours prêt à répondre à l'appel... Qu'un baiser fraternel de vos lèvres de roses me soit octroyé, et je prendrai la chose en douceur.
JAVOTTE. Un baiser? Le voilà pour m'avoir dit vous! C'est gentil, un militaire qui dit vous à une femme! (Elle lui donne un baiser sur le front.)
REBEC, (entrant.) Eh bien, Javotte, eh bien!
MOTUS. Laisse-la faire, citoyen fricotier! c'est sacré, ça! Souviens-toi ce soir de ce que je te dis ce matin: c'est sacré.
REBEC. Qu'est-ce qu'il veut dire?