SAINT-GUELTAS. Où sont-ils?
LA KORIGANE. Suis-moi! (Ils montent sur un rocher escarpé. La Korigane montre un petit canot qui côtoie la rive.) Les voilà tous deux, ils viennent de faire une reconnaissance. Ils n'ont qu'un batelier. Ils vont aborder là-bas entre ces deux grosses pierres. Le batelier, qui est un pêcheur de la côte, rentrera chez lui. Eux, ils traverseront ce champ désert que tu vois là-bas, pour prendre le chemin du fort. Surprends-les, et reviens ici; tu prendras le bateau, et je te ferai débarquer sur un autre point de la presqu'île ou à la côte, si tu veux.
SAINT-GUELTAS, (égaré.) Je t'ai écoutée, et je veux te donner cette dernière satisfaction d'apprendre que tu m'as tenté; cela te réhabilite un peu. Tu es bien le diable, je te reconnais, à présent; mais le diable donne de mauvais conseils quand il a été trop écouté. Il faut savoir se délivrer de lui à temps, et... (Levant sur elle la crosse de son pistolet.) voilà qui te prouve que je suis plus fort que le diable!
LA KORIGANE, (lui arrêtant le bras.) Maître, je sais qu'il faut que je m'en aille! Tu as assez de moi, j'en ai assez aussi! Ne verse pas mon sang,... il ne faut pas tuer qui vous aime,--on en meurt! Laisse-moi me condamner toute seule, tu pourras penser à moi et m'estimer encore. D'ailleurs, c'est par l'eau que je dois périr, puisque j'ai fait périr par l'eau l'enfant innocent! Adieu! maître!--Ah!...Cadio! voilà ce que tu m'avais prédit!... (Elle croise ses bras sur sa poitrine et s'élance dans la mer qui bat le pied du rocher.)
SAINT-GUELTAS, (la regardant disparaître.) J'eusse mieux fait de l'écouter! J'aurais sauvé l'expédition, moi! Mon scrupule perd la royauté et rend ma vie inutile! (Il arme son pistolet pour se brûler la cervelle; puis, après un moment d'hésitation.) Non! il me faut une glorieuse mort!
DIXIÈME PARTIE
25 juillet 1795, entre Quiberon et Auray.--Un chemin de sable enfoncé dans les ravines et bordé de place en place par de maigres buissons.--Un convoi de prisonniers monte lentement un roidillon. Des soldats républicains l'escortent à pied et à cheval.--On est arrivé en haut de la cote. On laisse souffler les chevaux.
SCÈNE PREMIÈRE.--RABOISSON, MOTUS, LA TESSONNIÈRE, puis CADIO.
RABOISSON, (sur une charrette.) Soldats, nous sommes cruellement entassés ici. Pourquoi nous faire souffrir inutilement?