SAINT-GUELTAS. Le diable m'emporte, c'est Stock! un de ceux qui vont nous tuer. Il s'est enrôlé dans les bleus après Savenay pour sauver sa vie, le lâche! Je veux le faire pâlir! (Haut.) C'est aujourd'hui le 10 août, je crois! (Stock fait un geste de menace comme s'il voulait prendre Saint-Gueltas au collet, et lui glisse un billet dans la main.)

RABOISSON, (bas.) Qu'est-ce que c'est?

SAINT-GUELTAS, (après avoir lu à la dérobée.) La comtesse veut et peut nous sauver; il ne faut qu'un moment d'audace. (Il lui passe le billet.)

RABOISSON, (après avoir lu.) Très-aimable de sa part! tu la remercieras pour moi.

SAINT-GUELTAS. Tu ne veux pas profiter?...

RABOISSON. Ma foi, non, je suis las de vivre; nous le sommes tous! Notre cause est perdue, nous ne pouvons plus protester que par notre mort; sachons mourir, ce n'est pas le diable.

SAINT-GUELTAS. Eh bien, moi, je ne veux pas mourir bêtement! Il me faut une dernière aventure, une dernière émotion! Je cours embrasser ma belle amie, et je reviens ici partager ton sort.

RABOISSON. Alors, fais attention au signal qu'elle t'indique.

SAINT-GUELTAS. Oui, je suis de sang-froid, et pourtant le coeur me bat! Grâce à cette femme terrible et charmante, l'amour aura mes dernières palpitations!

RABOISSON. Allons, tu es heureux à ta manière jusqu'au bout! Moi, je vais plus tranquillement au repos du néant absolu. Regarde comme la nature est insensible à nos désastres! Le soleil rit dans ce charmant paysage. La rivière chante là-bas sous les saules, les oiseaux font leurs nids sur ces buissons qui nous entourent, et se dérangent à peine.--Et les hommes! regarde là-bas ces pêcheurs qui jettent leurs filets... Comme ils se soucient peu de nous! Le coup qui nous frappera leur fera à peine lever la tête, et les oiseaux, un instant effarouchés, reprendront leur ouvrage et leurs chansons!