«—Point fatigué? Tu as sans, doute beaucoup marché! gravi les montagnes? cela est fort pénible. Où as-tu été?»

«Albert mit la main sur ses yeux comme pour se rappeler; mais il ne put le dire.

—Je vous avoue, répondit-il, que je n'en sais plus rien. J'ai été fort préoccupé. J'ai marché sans rien voir, comme je faisais dans mon enfance, vous savez? je ne pouvais jamais vous répondre quand vous m'interrogiez.

—Et durant tes voyages, faisais-tu plus d'attention à ce que tu voyais?

—Quelquefois, mais pas toujours. J'ai observé bien des choses; mais j'en ai oublié beaucoup d'autres, Dieu merci!

—Et pourquoi Dieu merci?

—Parce qu'il y a des choses affreuses à voir sur la face de ce monde! répondit-il en se levant avec un visage sombre, que jusque-là ma tante ne lui avait pas trouvé.

«Elle vit qu'il ne fallait pas le faire causer davantage, et courut annoncer à mon oncle que son fils était retrouvé. Personne ne le savait encore dans la maison, personne ne l'avait vu rentrer. Son retour n'avait pas laissé plus de traces que son départ.

«Mon pauvre oncle, qui avait eu tant de courage pour supporter le malheur, n'en eut pas dans le premier moment pour la joie. Il perdit connaissance; et lorsque Albert reparut devant lui, il avait la figure plus altérée que celle de son fils. Albert, qui depuis ses longs voyages semblait ne remarquer aucune émotion autour de lui, parut ce jour-là tout renouvelé et tout différent de ce qu'on l'avait vu jusqu'alors. Il fit mille caresses à son père, s'inquiéta de le voir si changé, et voulut en savoir la cause. Mais quand on se hasarda à la lui faire pressentir, il ne put jamais la comprendre, et toutes ses réponses furent faites avec une bonne foi et une assurance qui semblaient bien prouver l'ignorance complète où il était des sept jours de sa disparition.»

—Ce que vous me racontez ressemble à un rêve, dit Consuelo, et me porte à divaguer plutôt qu'à dormir, ma chère baronne. Comment est-il possible qu'un homme vive pendant sept jours sans avoir conscience de rien?