«Dieu vivant! s'écria-t-il en pâlissant, où donc votre seigneurie a-t-elle entendu un semblable blasphème?

—Si c'en est un, je ne le devine pas, répondit Amélie en riant, et c'est pour cela que j'en attends de vous la traduction.

—Mot à mot, c'est bien, en bon allemand, ce que vous venez de dire, madame, c'est bien «Que celui à qui on a fait tort te salue;» mais si vous voulez en savoir le sens (et j'ose à peine le prononcer), c'est, dans la pensée de l'idolâtre qui le prononce, «que le diable soit avec toi!»

—En d'autres termes, reprit Amélie en riant plus fort: «Va au diable!» Eh bien! c'est un joli compliment, et voilà ce qu'on gagne, ma chère Nina, à causer avec les fous. Vous ne pensiez pas que Zdenko, avec un sourire si affable et des grimaces si enjouées, vous adressait un souhait aussi peu galant.

—Zdenko? s'écria le chapelain. Ah! c'est ce malheureux idiot qui se sert de pareilles formules? A la bonne heure! je tremblais que ce ne fût quelque autre … et j'avais tort; cela ne pouvait sortir que de cette tête farcie des abominations de l'antique hérésie! Où prend-il ces choses à peu près inconnues et oubliées aujourd'hui? L'esprit du mal peut seul les lui suggérer.

—Mais c'est tout simplement un fort vilain jurement dont le peuple se sert dans toutes les langues, repartit Amélie; et les catholiques ne s'en font pas plus faute que les autres.

—Ne croyez pas cela, baronne, dit le chapelain. Ce n'est pas une malédiction dans l'esprit égaré de celui qui s'en sert, c'est un hommage et une bénédiction, au contraire; et là est le crime. Cette abomination vient des Lollards, secte détestable qui engendra celle des Vaudois, laquelle engendra celle des Hussites….

—Laquelle en engendra bien d'autres! dit Amélie en prenant un air grave pour se moquer du bon prêtre. Mais, voyons, monsieur le chapelain, expliquez-nous donc comment ce peut être un compliment que de recommander son prochain au diable?

—C'est que, dans la croyance des Lollards, Satan n'était pas l'ennemi du genre humain, mais au contraire son protecteur et son patron. Ils le disaient victime de l'injustice et de la jalousie. Selon eux, l'archange Michel et les autres puissances célestes qui l'avaient précipité dans l'abîme étaient de véritables démons, tandis que Lucifer, Belzébuth, Astaroth, Aslarté, et tous les monstres de l'enfer étaient l'innocence et la lumière même. Ils croyaient que le règne de Michel et de sa glorieuse milice finirait bientôt, et que le diable serait réhabilité et réintégré dans le ciel avec sa phalange maudite. Enfin ils lui rendaient un culte impie, et s'abordaient les uns les autres en se disant: Que celui à qui on a fait tort, c'est-à-dire celui qu'on a méconnu et condamné injustement, te salue, c'est-à-dire, te protège et t'assiste.

—Eh bien, dit Amélie en riant aux éclats, voilà ma chère Nina sous des auspices bien favorables, et je ne serais pas étonnée qu'il fallût bientôt en venir avec elle à des exorcismes pour détruire l'effet des incantations de Zdenko.»