Tant de calme et de bonne foi surprirent le comte, au point qu'il resta incertain si c'était l'abandon joyeux d'une âme sans résistance ou la stupidité d'une innocence parfaite. A dix-huit ans, cependant, une fille en sait bien long, en Italie, je veux dire en savait, il y a cent ans surtout, avec un ami comme Anzoleto. Toute vraisemblance était donc en faveur des espérances du comte. Et cependant, chaque fois qu'il prenait la main de sa protégée, ou qu'il avançait un bras pour entourer sa taille, une crainte indéfinissable l'arrêtait aussitôt, et il éprouvait un sentiment d'incertitude et presque de respect dont il ne pouvait se rendre compte.
Barberigo trouvait aussi la Consuelo fort séduisante dans sa simplicité; et il eût volontiers élevé des prétentions du même genre que celle du comte, s'il n'eût cru fort délicat de sa part de ne pas contrarier les projets de son ami. «A tout seigneur tout honneur, se disait-il en voyant nager les yeux de Zustiniani dans une atmosphère d'enivrement voluptueux. Mon tour viendra plus tard.» En attendant, comme le jeune Barberigo n'était pas trop habitué à contempler les étoiles dans une promenade avec des femmes, il se demanda de quel droit ce petit drôle d'Anzoleto accaparait la blonde Clorinda, et, se rapprochant d'elle, il essaya de faire comprendre au jeune ténor que son rôle serait plutôt de prendre la rame que de courtiser la donzelle. Anzoleto n'était pas assez bien élevé, malgré sa pénétration merveilleuse, pour comprendre au premier mot. D'ailleurs il était d'un orgueil voisin de l'insolence avec les patriciens. Il les détestait cordialement, et sa souplesse avec eux n'était qu'une fourberie pleine de mépris intérieur. Barberigo, voyant qu'il se faisait un plaisir de le contrarier, s'avisa d'une vengeance cruelle.
«Parbleu, dit-il bien haut à la Clorinda, voyez donc le succès de votre amie Consuelo! Où s'arrêtera-t-elle aujourd'hui? Non contente de faire fureur dans toute la ville par la beauté de son chant, la voilà qui fait tourner la tête à notre pauvre comte, par le feu de ses oeillades. Il en deviendra fou, s'il ne l'est déjà, et voilà les affaires de madame Corilla tout à fait gâtées.
—Oh! il n'y a rien à craindre! répliqua la Clorinda d'un air sournois. Consuelo est éprise d'Anzoleto, que voici; elle est sa fiancée, ils brûlent l'un pour l'autre depuis je ne sais combien d'années.
—Je ne sais combien d'années d'amour peuvent être oubliées en un clin d'oeil, reprit Barberigo, surtout quand les yeux de Zustiniani se mêlent de décocher le trait mortel. Ne le pensez-vous pas aussi, belle Clorinda?»
Anzoleto ne supporta pas longtemps ce persiflage. Mille serpents se glissaient déjà dans son coeur. Jusque là il n'avait eu ni soupçon ni souci de rien de pareil: il s'était livré en aveugle à la joie de voir triompher son amie; et c'était autant pour donner à son transport une contenance, que pour goûter un raffinement de vanité, qu'il s'amusait depuis deux heures à railler la victime de cette journée enivrante. Après quelques quolibets échangés avec Barberigo, il feignit de prendre intérêt à la discussion musicale que le Porpora soutenait sur le milieu de la barque avec les autres promeneurs; et, s'éloignant peu à peu d'une place qu'il n'avait plus envie de disputer, il se glissa dans l'ombre jusqu'à la proue. Dès le premier essai qu'il fit pour rompre le tête-à-tête du comte avec sa fiancée, il vit bien que Zustiniani goûtait peu cette diversion; car il lui répondit avec froideur et même avec sécheresse. Enfin, après plusieurs questions oiseuses mal accueillies, il lui fut conseillé d'aller écouter les choses profondes et savantes que le grand Porpora disait sur le contre-point.
«Le grand Porpora n'est pas mon maître, répondit Anzoleto d'un ton badin qui dissimulait sa rage intérieure aussi bien que possible; il est celui de Consuelo; et s'il plaisait à votre chère et bien-aimée seigneurie, ajouta-t-il tout bas en se courbant auprès du comte d'un air insinuant et caressant, que ma pauvre Consuelo ne prît pas d'autres leçons que celles de son vieux professeur …
—Cher et bien-aimé Zoto, répondit le comte d'un ton caressant, plein d'une malice profonde, j'ai un mot à vous dire à l'oreille;» et, se penchant vers lui, il ajouta: «Votre fiancée a dû recevoir de vous des leçons de vertu qui la rendront invulnérable! Mais si j'avais quelque prétention à lui en donner d'autres, j'aurais le droit de l'essayer au moins pendant une soirée.»
Anzoleto se sentit froid de la tête aux pieds.
«Votre gracieuse seigneurie daignera-t-elle s'expliquer? dit-il d'une voix étouffée.