«Je t'avoue que j'en suis éperdument amoureux, disait cette même nuit le comte Zustiniani à son ami Barberigo, vers deux heures du matin, sur le balcon de son palais, par une nuit obscure et silencieuse.

—C'est me signifier que je dois me garder de le devenir, répondit le jeune et brillant Barberigo; et je me soumets, car tes droits priment les miens. Cependant si la Corilla réussissait à te reprendre dans ses filets, tu aurais la bonté de m'en avertir, et je pourrais alors essayer de me faire écouler?…

—N'y songe pas, si tu m'aimes. La Corilla n'a jamais été pour moi qu'un amusement. Je vois à ta figure que tu me railles?

—Non, mais je pense que c'est un amusement un peu sérieux que celui qui nous fait faire de telles dépenses et de si grandes folies.

—Prenons que je porte tant d'ardeur dans mes amusements que rien ne me coûte pour les prolonger. Mais ici c'est plus qu'un désir; c'est, je crois, une passion Je n'ai jamais vu de créature aussi étrangement belle que cette Consuelo; c'est comme une lampe qui pâlit de temps en temps, mais qui, au moment où elle semble prête à s'éteindre, jette une clarté si vive que les astres, comme disent nos poètes, en sont éclipsés.

—Ah! dit Barberigo en soupirant, cette petite robe noire et cette collerette blanche, cette toilette à demi pauvre et à demi dévote, cette tête pâle, calme, sans éclat au premier regard, ces manières rondes et franches, cette étonnante absence de coquetterie, comme tout cela se transforme et se divinise lorsqu'elle s'inspire de son propre génie pour chanter! Heureux Zustiniani qui tiens dans tes mains les destinées de cette ambition naissante!

—Que ne suis-je assuré de ce bonheur que tu m'envies! mais je suis tout effrayé au contraire de ne trouver là aucune des passions féminines que je connais, et qui sont si faciles à mettre en jeu. Conçois-tu, ami, que celte fille soit restée une énigme pour moi, après toute une journée d'examen et dé surveillance? Il me semble, à sa tranquillité et à ma maladresse, que je suis déjà épris au point de ne plus voir clair.

—Certes, tu es épris plus qu'il ne faudrait, puisque tu es aveugle. Moi, que l'espérance ne trouble point, je te dirai en trois mots ce que tu ne comprends pas. Consuelo est une fleur d'innocence; elle aime le petit Anzoleto; elle l'aimera encore pendant quelques jours; et si tu brusques cet attachement d'enfance, tu lui donneras des forces nouvelles. Mais si tu parais ne point t'en occuper, la comparaison qu'elle fera entre lui et toi refroidira bientôt son amour.

—Mais il est beau comme Apollon, ce petit drôle, il a une voix magnifique; il aura du succès. Déjà la Corilla en était folle. Ce n'est pas un rival à dédaigner auprès d'une fille qui a des yeux.

—Mais il est pauvre, et tu es riche; inconnu, et tu es tout-puissant, reprit Barberigo. L'important serait de savoir s'il est son amant ou son ami. Dans le premier cas, le désabusement arrivera plus vite que Consuelo; dans le second, il y aura entre eux une lutte, une incertitude, qui prolongeront tes angoisses.