—Oui, vous y êtes, ne l'oubliez pas,» répondit Anzoleto; et se retirant, il poussa la porte de la loge avec violence en les y enfermant à double tour.
Bien que cette scène tragi-comique se fût passée à la manière vénitienne dans un mezzo-voce mystérieux et rapide, en voyant le débutant traverser rapidement les coulisses pour regagner sa loge la joue cachée dans son mouchoir, on se douta de quelque mignonne bisbille; et le perruquier, qui fut appelé à rajuster les boucles de la coiffure du prince grec et à replâtrer sa cicatrice, raconta à toute la bande des choristes et des comparses, qu'une chatte amoureuse avait joué des griffes sur la face du héros. Ledit perruquier se connaissait à ces sortes de blessures, et n'était pas novice confident de pareilles aventures dé coulisse. L'anecdote fit le tour de la scène, sauta, je ne sais comment, par-dessus la rampe, et alla se promener de l'orchestre aux balcons, et de là dans les loges, d'où elle redescendit, un peu grossie en chemin, jusque dans les profondeurs du parterre. On ignorait encore les relations d'Anzoleto avec Corilla; mais quelques personnes l'avaient vu empressé en apparence auprès de la Clorinda, et le bruit général fut que la seconda-donna, jalouse de la prima-donna, venait de crever un oeil et de casser trois dents au plus beau des tenori.
Ce fut une désolation pour les uns (je devrais dire les unes), et un délicieux petit scandale pour la plupart. On se demandait si la représentation serait suspendue, si on verrait reparaître le vieux ténor Stefanini pour achever le rôle, un cahier à la main. La toile se releva, et tout fut oublié lorsqu'on vit revenir Consuelo aussi calme et aussi sublime qu'au commencement. Quoique son rôle ne fût pas extrêmement tragique, elle le rendit tel par la puissance de son jeu et l'expression de son chant. Elle fit verser des larmes; et quand le ténor reparut, sa mince égratignure n'excita qu'un sourire. Mais cet incident ridicule empêcha cependant son succès d'être aussi brillant qu'il eût pu l'être; et tous les honneurs de la soirée demeurèrent à Consuelo, qui fut encore rappelée et applaudie à la fin avec frénésie.
Après le spectacle on alla souper au palais Zustiniani, et Anzoleto oublia la Corilla qu'il avait enfermée dans sa loge, et qui fut forcée d'en sortir avec effraction. Dans le tumulte qui suit dans l'intérieur du théâtre une représentation aussi brillante, on ne s'aperçut guère de sa retraite. Mais le lendemain cette porte brisée vint coïncider avec le coup de griffe reçu par Anzoleto, et c'est ainsi qu'on fut sur la voie de l'intrigue qu'il avait jusque là cachée si soigneusement.
A peine était-il assis au somptueux banquet que donnait le comte en l'honneur de Consuelo, et tandis que tous les abbés de la littérature vénitienne débitaient à la triomphatrice les sonnets et madrigaux improvisés de la veille, un valet glissa sous l'assiette d'Anzoleto un petit billet de la Corilla, qu'il lut à la dérobée, et qui était ainsi conçu:
«Si tu ne viens me trouver à l'instant même, je vais te chercher et faire un éclat, fusses-tu au bout du monde, fusses-tu dans les bras de ta Consuelo, trois fois maudite.»
Anzoleto feignit d'être pris d'une quinte de toux, et sortit pour écrire cette réponse au crayon sur un bout de papier réglé arraché dans l'antichambre à un cahier de musique:
«Viens si tu veux; mon couteau est toujours prêt, et avec lui mon mépris et ma haine.»
Le despote savait bien qu'avec une nature comme celle à qui il avait affaire, la peur était le seul frein, la menace le seul expédient du moment. Mais, malgré lui, il fut sombre et distrait durant la fête; et lorsqu'on se leva de table, il s'esquiva pour courir chez la Corilla.
Il trouva cette malheureuse fille dans un état digne de pitié. Aux convulsions avaient succédé des torrents de larmes; elle était assise à sa fenêtre, échevelée, les yeux meurtris de sanglots; et sa robe, qu'elle avait déchirée de rage, tombait en lambeaux sur sa poitrine haletante. Elle renvoya sa soeur et sa femme de chambre; et, malgré elle, un éclair de joie ranima ses traits en se trouvant auprès de celui qu'elle avait craint de ne plus revoir. Mais Anzoleto la connaissait trop pour chercher à la consoler. Il savait bien qu'au premier témoignage de pitié ou de repentir, il verrait sa fureur se réveiller et abuser de la vengeance. Il prit le parti de persévérer dans son rôle de dureté inflexible; et bien qu'il fût touché de son désespoir, il l'accabla des plus cruels reproches, et lui déclara qu'il venait lui faire d'éternels adieux. Il l'amena à se jeter à ses pieds, à se traîner sur ses genoux jusqu'à la porte et à implorer son pardon dans l'angoisse d'une mortelle douleur. Quand il l'eut ainsi brisée et anéantie, il feignit de se laisser attendrir; et tout éperdu d'orgueil et de je ne sais quelle émotion fougueuse, en voyant cette femme si belle et si fière se rouler devant lui dans la poussière comme une Madeleine pénitente, il céda à ses transports et la plongea dans de nouvelles ivresses. Mais en se familiarisant avec cette lionne domptée, il n'oublia pas un instant que c'était une bête féroce, et garda jusqu'au bout l'attitude d'un maître offensé qui pardonne.