—Qui vous l'a dit?
—La Corilla lui permettrait-elle jamais de …
—La Corilla? Qu'y a-t-il de commun entre lui et la Corilla?
—Nous sommes à deux pas de la demeure de cette fille … Tu cherchais ton fiancé … allons l'y trouver. T'en sens-tu le courage?
—Non! non! mille fois non! répondit Consuelo en fléchissant dans sa marche et en s'appuyant contre la muraille. Laissez-moi la vie, mon maître; ne me tuez pas avant que j'aie vécu. Je vous dis que vous me faites mourir.
—Il faut que tu boives ce calice, reprit l'inexorable vieillard; je fais ici le rôle du destin. N'ayant jamais fait que des ingrats et par conséquent des malheureux par ma tendresse et ma mansuétude, il faut que je dise la vérité à ceux que j'aime. C'est le seul bien que puisse opérer un coeur desséché par le malheur et pétrifié par la souffrance. Je te plains, ma pauvre fille, de n'avoir pas un ami plus doux et plus humain pour te soutenir dans cette crise fatale. Mais tel que l'on m'a fait, il faut que j'agisse sur les autres et que j'éclaire par le rayonnement de la foudre, ne pouvant vivifier par la chaleur du soleil. Ainsi donc, Consuelo, pas de faiblesse entre nous. Viens à ce palais. Je veux que tu surprennes ton amant dans les bras de l'impure Corilla. Si tu ne peux marcher, je te traînerai! Si tu tombes je te porterai! Ah! Le vieux Porpora est robuste encore, quand le feu de la colère divine brûle dans ses entrailles!
—Grâce! grâce! s'écria Consuelo plus pâle que la mort. Laissez-moi douter encore … Donnez-moi encore un jour, un seul jour pour croire en lui; je ne suis pas préparée à ce supplice …
—Non, pas un jour, pas une heure, répondit-il d'un ton inflexible; car cette heure qui s'écoule, je ne la retrouverai pas pour te mettre la vérité sous les yeux; et ce jour que tu demandes, l'infâme en profiterait pour te remettre sous le joug du mensonge. Tu viendras avec moi; je te l'ordonne, je le veux.
—Eh bien, oui! j'irai, dit Consuelo en reprenant sa force par une violente réaction de l'amour. J'irai avec vous pour constater votre injustice et la foi de mon amant; car vous vous trompez indignement, et vous voulez que je me trompe avec vous! Allez donc, bourreau que vous êtes! Je vous suis, et je ne vous crains pas.»
Le Porpora la prit au mot; et, saisissant son bras dans sa main nerveuse, forte comme une pince de fer, il la conduisit dans la maison qu'il habitait, où, après lui avoir fait parcourir tous les corridors et monter tous les escaliers, il lui fit atteindre une terrasse supérieure, d'où l'on distinguait, au-dessus d'une maison plus basse, complètement inhabitée, le palais de la Corilla, sombre du bas en haut, à l'exception d'une seule fenêtre qui était éclairée et ouverte sur la façade noire et silencieuse de la maison déserte. Il semblait, de cette fenêtre, qu'on ne put être aperçu de nulle part; car un balcon avancé empêchait que d'en bas on pût rien distinguer. De niveau, il n'y avait rien, et au-dessus seulement les combles de la maison qu'habitait le Porpora, et qui n'était pas tournée de façon à pouvoir plonger dans le palais de la cantatrice. Mais la Corilla ignorait qu'à l'angle de ces combles il y avait un rebord festonné de plomb, une sorte de niche en plein air, où, derrière un large tuyau de cheminée, le maestro, par un caprice d'artiste, venait chaque soir regarder les étoiles, fuir ses semblables, et rêver à ses sujets sacrés ou dramatiques. Le hasard lui avait fait ainsi découvrir le mystère des amours d'Anzoleto, et Consuelo n'eut qu'à regarder dans la direction qu'il lui donnait, pour voir son amant auprès de sa rivale dans un voluptueux tête-à-tête. Elle se détourna aussitôt; et le Porpora qui, dans la crainte de quelque vertige de désespoir, la tenait avec une force surhumaine, la ramena à l'étage inférieur et la fit entrer dans son cabinet, dont il ferma la porte et la fenêtre pour ensevelir dans le mystère l'explosion qu'il prévoyait.