Une tempête furieuse éclata durant le souper; lequel durait toujours deux heures, ni plus ni moins, même les jours d'abstinence, que l'on observait religieusement, mais qui ne dégageaient point le comte du joug de ses habitudes, aussi sacrées pour lui que les ordonnances de l'église romaine. L'orage était trop fréquent dans ces montagnes, et les immenses forêts qui couvraient encore leurs flancs à cette époque, donnaient au bruit du vent et de la foudre des retentissements et des échos trop connus des hôtes du château, pour qu'un accident de cette nature les émût énormément. Cependant l'agitation extraordinaire que montrait le comte Albert se communiqua involontairement à la famille; et le baron, troublé dans les douceurs de sa réfection, en eût éprouvé quelque humeur, s'il eût été possible à sa douceur bienveillante de se démentir un seul instant. Il se contenta de soupirer profondément lorsqu'un épouvantable éclat de la foudre, survenu à l'entremets, impressionna l'écuyer tranchant au point de lui faire manquer la noix du jambon de sanglier qu'il entamait en cet instant.
«C'est une affaire faite! dit-il, en adressant un sourire compatissant au pauvre écuyer consterné de sa mésaventure.
—Oui, mon oncle, vous avez raison! s'écria le comte Albert d'une voix forte, et en se levant; c'est une affaire faite. Le Hussite est abattu; la foudre le consume. Le printemps ne reverdira plus son feuillage.
—Que veux-tu dire, mon fils? demanda le vieux Christian avec tristesse; parles-tu du grand chêne de Schreckenstein[1]?
[1 Schreckenstein (pierre d'épouvante); plusieurs endroits portent ce nom dans ces contrées.]
—Oui, mon père, je parle du grand chêne aux branches duquel nous avons fait pendre, l'autre semaine, plus de vingt moines augustins.
—Il prend les siècles pour des semaines, à présent! dit la chanoinesse à voix basse en faisant un grand signe de croix. S'il est vrai, mon cher enfant, ajouta-t-elle plus haut et en s'adressant à son neveu, que vous ayez vu dans votre rêve une chose réellement arrivée, ou devant arriver prochainement (comme en effet ce hasard singulier s'est rencontré plusieurs fois dans votre imagination), ce ne sera pas une grande perte pour nous que ce vilain chêne à moitié desséché, qui nous rappelle, ainsi que le rocher qu'il ombrage, de si funestes souvenirs historiques.
—Quant à moi, reprit vivement Amélie, heureuse de trouver enfin une occasion de dégourdir un peu sa petite langue, je remercierais l'orage de nous avoir débarrassés du spectacle de cette affreuse potence dont les branches ressemblent à des ossements, et dont le tronc couvert d'une mousse rougeâtre paraît toujours suinter du sang. Je ne suis jamais passée le soir sous son ombre sans frissonner au souffle du vent qui râle dans son feuillage, comme des soupirs d'agonie, et je recommande alors mon âme à Dieu tout en doublant le pas et en détournant la tête.
—Amélie, reprit le jeune comte, qui, pour la première fois peut-être, depuis bien des jours, avait écouté avec attention les paroles de sa cousine, vous avez bien fait de ne pas rester sous le Hussite, comme je l'ai fait des heures et des nuits entières. Vous eussiez vu et entendu là des choses qui vous eussent glacée d'effroi, et dont le souvenir ne se fût jamais effacé de votre mémoire.
—Taisez-vous, s'écria la jeune baronne en tressaillant sur sa chaise comme pour s'éloigner de la table où s'appuyait Albert, je ne comprends pas l'insupportable amusement que vous vous donnez de me faire peur, chaque fois qu'il vous plaît de desserrer les dents.