—Mon enfant, lui répondit-elle en souriant, vous êtes bien fier de votre sexe. Je vous prie de ne pas tant mépriser le mien, et de croire que j'ai plus de force qu'il ne vous en reste pour vous porter vous-même. Je suis essoufflée d'avoir grimpé ce sentier, voilà tout; et si je me repose, c'est que j'ai envie de chanter.

—Dieu soit loué! s'écria Joseph: chantez donc là, au pied de la croix. Je vais me mettre à genoux…. Et cependant, si cela allait vous fatiguer davantage!

—Ce ne sera pas long, dit Consuelo; mais c'est une fantaisie que j'ai de dire ici un verset de cantique que ma mère me faisait chanter avec elle, soir et matin, dans la campagne, quand nous rencontrions une chapelle ou une croix plantée comme celle-ci à la jonction de quatre sentiers.»

L'idée de Consuelo était encore plus romanesque qu'elle ne voulait le dire. En songeant à Albert, elle s'était représenté cette faculté quasi surnaturelle qu'il avait souvent de voir et d'entendre à distance. Elle s'imagina fortement qu'à cette heure même il pensait à elle, et la voyait peut-être; et, croyant trouver un allégement à sa peine en lui parlant par un chant sympathique à travers la nuit et l'espace, elle monta sur les pierres qui assujettissaient le pied de la croix. Alors, se tournant du côté de l'horizon derrière lequel devait être Riesenburg, elle donna sa voix dans toute son étendue pour chanter le verset du cantique espagnol:

O Consuelo de mi alma, etc.

«Mon Dieu, mon Dieu! disait Haydn en se parlant à lui-même lorsqu'elle eut fini, je n'avais jamais entendu chanter; je ne savais pas ce que c'est que le chant! Y a-t-il donc d'autres voix humaines semblables à celle-ci? Pourrai-je jamais entendre quelque chose do comparable à ce qui m'est révélé aujourd'hui? O musique! Sainte musique! ô génie de l'art! que tu m'embrases, et que tu m'épouvantes!»

Consuelo redescendit de la pierre, où comme une madone elle avait dessiné sa silhouette élégante dans le bleu transparent de la nuit. A son tour, inspirée à la manière d'Albert, elle s'imagina qu'elle le voyait, à travers les bois, les montagnes et les vallées, assis sur la pierre du Schreckenstein, calme, résigné, et rempli d'une sainte espérance. «Il m'a entendue, pensait-elle, il a reconnu ma voix et le chant qu'il aime. Il m'a comprise, et maintenant il va rentrer au château, embrasser son père, et peut-être s'endormir paisiblement.»

«Tout va bien,» dit-elle à Joseph sans prendre garde à son délire d'admiration.

Puis, retournant sur ses pas, elle déposa un baiser sur le bois grossier de la croix. Peut-être en cet instant, par un rapprochement bizarre, Albert éprouva-t-il comme une commotion électrique qui détendit les ressorts de sa volonté sombre, et fit passer jusqu'aux profondeurs les plus mystérieuses de son âme les délices d'un calme divin. Peut-être fut-ce le moment précis du profond et bienfaisant sommeil où il tomba, et où son père, inquiet et matinal, eut la satisfaction de le retrouver plongé le lendemain au retour de l'aurore.

Le hameau dont ils avaient aperçu les feux dans l'ombre n'était qu'une vaste ferme où ils furent reçus avec hospitalité. Une famille de bons laboureurs mangeait en plein air devant la porte, sur une table de bois brut, à laquelle on leur fit place, sans difficulté comme sans empressement. On ne leur adressa point de questions, on les regarda à peine. Ces braves gens, fatigués d'une longue et chaude journée de travail, prenaient leur repas en silence, livrés à la béate jouissance d'une alimentation simple et copieuse. Consuelo trouva le souper délicieux. Joseph oublia de manger, occupé qu'il était à regarder cette pâle et noble figure de Consuelo au milieu de ces larges faces hâlées de paysans, douces et stupides comme celles de leurs boeufs qui paissaient l'herbe autour d'eux, et ne faisaient guère un plus grand bruit de mâchoires en ruminant avec lenteur.