—Hélas oui! et sans la musique qui transporte l'âme dans un monde idéal, il faudrait se tuer, quand on a le sentiment de ce qui se passe dans celui-ci.
—Se tuer est fort commode, mais ne fait de bien qu'à soi. Joseph, il faudrait devenir, riche et rester humain.
—Et comme cela ne paraît guère possible, il faudrait, du moins, que tous les pauvres fussent artistes.
—Vous n'avez pas là une mauvaise idée, Joseph. Si les malheureux avaient tous le sentiment et l'amour de l'art pour poétiser la souffrance et embellir la misère, il n'y aurait plus ni malpropreté, ni découragement, ni oubli de soi-même, et alors les riches ne se permettraient plus de tant fouler et mépriser les misérables. On respecte toujours un peu les artistes.
—Eh! vous m'y faites songer pour la première fois, reprit Haydn. L'art peut donc avoir un but bien sérieux, bien utile pour les hommes?…
—Aviez-vous donc pensé jusqu'ici que ce n'était qu'un amusement?
—Non, mais une maladie, une passion, un orage qui gronde dans le coeur, une fièvre qui s'allume en nous et que nous communiquons aux autres… Si vous savez ce que c'est, dites-le-moi.
—Je vous le dirai quand je le comprendrai bien moi-même; mais c'est quelque chose de grand, n'en doutez pas, Joseph. Allons, partons et n'oublions pas le violon, votre unique propriété, ami Beppo, la source de votre future opulence.»
Ils commencèrent par faire leurs petites provisions pour le déjeuner qu'ils méditaient de manger sur l'herbe dans quelque lieu romantique. Mais quand Joseph tira la bourse et voulut payer, la fermière sourit, et refusa sans affectation, quoique avec fermeté. Quelles que fussent les instances de Consuelo, elle ne voulut jamais rien accepter, et même elle surveilla ses jeunes hôtes de manière à ce qu'ils ne pussent pas glisser le plus léger don aux enfants.
«Rappelez-vous, dit-elle enfin avec un peu de hauteur à Joseph qui insistait, que mon mari est noble de naissance, et croyez bien que le malheur ne l'a pas avili au point de lui faire vendre l'hospitalité.