«Courage, Beppo! tu es un artiste distingué, et tu peux être un grand compositeur, si tu travailles. Tu as des idées, cela est certain. Avec des idées et de la science, on peut beaucoup. Acquiers donc de la science, et triomphons de la mauvaise humeur du Porpora; c'est le maître qu'il te faut. Mais ne songe plus aux coulisses; ta place est ailleurs, et ton bâton de commandement est ta plume. Tu ne dois pas obéir, mais imposer. Quand on peut être l'âme de l'oeuvre, comment songe-t-on à se ranger parmi les machines? Allons! maestro en herbe, n'étudiez plus le trille et la cadence avec votre gosier. Sachez où il faut les placer, et non comment il faut les faire. Ceci regarde votre très-humble servante et subordonnée, qui vous retient le premier rôle de femme que vous voudrez bien écrire pour un mezzo-soprano.
—O Consuelo de mi alma! s'écria Joseph, transporté de joie et d'espérance; écrire pour vous, être compris et exprimé par vous! Quelle gloire, quelles ambitions vous me suggérez! Mais non, c'est un rêve, une folie. Enseignez-moi à chanter. J'aime mieux m'exercer à rendre, selon votre coeur et votre intelligence, les idées d'autrui, que de mettre sur vos lèvres divines des accents indignes de vous!
—Voyons, voyons, dit Consuelo, trêve de cérémonie. Essayez-vous à improviser, tantôt sur le violon, tantôt avec la voix. C'est ainsi que l'âme vient sur les lèvres et au bout des doigts. Je saurai si vous avez le souffle divin, où si vous n'êtes qu'un écolier adroit, farci de réminiscences.»
Haydn lui obéit. Elle remarqua avec plaisir qu'il n'était pas savant, et qu'il y avait de la jeunesse, de la fraîcheur et de la simplicité dans ses idées premières. Elle l'encouragea de plus en plus, et ne voulut désormais lui enseigner le chant que pour lui indiquer, comme elle le disait, la manière de s'en servir.
Ils s'amusèrent ensuite à dire ensemble des petits duos italiens qu'elle lui fit connaître, et qu'il apprit par coeur.
«Si nous venons à manquer d'argent avant la fin du voyage, lui dit-elle, il nous faudra bien chanter par les rues. D'ailleurs, la police peut vouloir mettre nos talents à l'épreuve, si elle nous prend pour des vagabonds coupeurs de bourses, comme il y en a tant qui déshonorent la profession, les malheureux! Soyons donc prêts à tout événement. Ma voix, en la prenant tout à fait en contralto, peut passer pour celle d'un jeune garçon avant la mue. Il faut que vous appreniez aussi sur le violon quelques chansonnettes que vous m'accompagnerez. Vous allez voir que ce n'est pas une mauvaise étude. Ces facéties populaires sont pleines de verve et de sentiment original; et quant à mes vieux chants espagnols, c'est du génie tout pur, du diamant brut. Maestro, faites-en votre profit: les idées engendrent les idées.»
Ces études furent délicieuses pour Haydn. C'est là peut-être qu'il conçut le génie de ces compositions enfantines et mignonnes qu'il fit plus tard pour les marionnettes des petits princes Esterhazy. Consuelo mettait à ces leçons tant de gaieté, de grâce, d'animation et d'esprit, que le bon jeune homme, ramené à la pétulance et au bonheur insouciant de l'enfance, oubliait ses pensées d'amour, ses privations, ses inquiétudes, et souhaitait que cette éducation ambulante ne finît jamais.
Nous ne prétendons pas faire l'itinéraire du voyage de Consuelo et d'Haydn. Peu familiarisé avec les sentiers du Boehmer-Wald, nous donnerions peut-être des indications inexactes, si nous en suivions la trace dans les souvenirs confus qui nous les ont transmis. Il nous suffira de dire que la première moitié de ce voyage fut, en somme, plus agréable que pénible, jusqu'au moment d'une aventure que nous ne pouvons nous dispenser de rapporter.
Ils avaient suivi, dès la source, la rive septentrionale de la Moldaw, parce qu'elle leur avait semblé la moins fréquentée et la plus pittoresque. Ils descendirent donc, pendant tout un jour, la gorge encaissée qui se prolonge en s'abaissant dans la même direction que le Danube; mais quand ils furent à la hauteur de Schenau, voyant la chaîne de montagnes s'abaisser vers la plaine, ils regrettèrent de n'avoir pas suivi l'autre rive du fleuve, et par conséquent l'autre bras de la chaîne qui s'éloignait en s'élevant du côté de la Bavière. Ces montagnes boisées leur offraient plus d'abris naturels et de sites poétiques que les vallées de la Bohême. Dans les stations qu'ils faisaient de jour dans les forêts, ils s'amusaient à chasser les petits oiseaux à la glu et au lacet; et quand, après leur sieste, ils trouvaient leurs pièges approvisionnés de ce menu gibier, ils faisaient avec du bois mort une cuisine en plein vent qui leur paraissait somptueuse. On n'accordait la vie qu'aux rossignols, sous prétexte que ces oiseaux musiciens étaient des confrères.
Nos pauvres enfants allaient donc cherchant un gué, et ne le trouvaient pas; la rivière était rapide, encaissée, profonde, et grossie par les pluies des jours précédents. Ils rencontrèrent enfin un abordage auquel était amarrée une petite barque gardée par un enfant. Ils hésitèrent un peu à s'en approcher, en voyant plusieurs personnes s'en approcher avant eux et marchander le passage. Ces hommes se divisèrent après s'être dit adieu. Trois se préparèrent à suivre la rive septentrionale de la Moldaw, tandis que les deux autres entrèrent dans le bateau. Cette circonstance détermina Consuelo.