Joseph trouva la proposition admirable pour reposer les pauvres pieds de Consuelo. L'occasion semblait bonne, en effet, et la navigation sur le Danube était une ressource à laquelle ils n'avaient point encore pensé. Consuelo accepta donc, voyant d'ailleurs que Joseph n'entendrait rien aux précautions à prendre pour la sécurité de leur gîte ce soir-là. Dans l'obscurité, retranchée au fond de la voiture, elle n'avait rien à craindre des observations de ses compagnons de voyage, et M. Mayer disait qu'on arriverait à Passaw avant le jour. Joseph fut enchanté de sa détermination. Cependant Consuelo éprouvait je ne sais quelle répugnance, et la tournure des amis de M. Mayer lui déplaisait de plus en plus. Elle lui demanda si eux aussi étaient musiciens.

«Tous plus ou moins, lui répondit-il laconiquement.»

Ils trouvèrent les voitures attelées, les conducteurs sur leur banquette, et les valets d'auberge, fort satisfaits des libéralités de M. Mayer, s'empressant autour de lui pour le servir jusqu'au dernier moment. Dans un intervalle de silence, au milieu de cette agitation, Consuelo entendit un gémissement qui semblait partir du milieu de la cour. Elle se retourna vers Joseph, qui n'avait rien remarqué; et ce gémissement s'étant répété une seconde fois, elle sentit un frisson courir dans ses veines. Cependant personne ne parut s'apercevoir de rien, et elle put attribuer cette plainte à quelque chien ennuyé de sa chaîne. Mais quoi qu'elle fit pour s'en distraire, elle en reçut une impression sinistre. Ce cri étouffé au milieu des ténèbres, du vent, et de la pluie, parti d'un groupe de personnes animées ou indifférentes, sans qu'elle pût savoir précisément si c'était une voix humaine ou un bruit imaginaire, la frappa de terreur et de tristesse. Elle pensa tout de suite à Albert; et comme si elle eût cru pouvoir participer à ces révélations mystérieuses dont il semblait doué, elle s'effraya de quelque danger suspendu sur la tête de son fiancé ou sur la sienne propre.

Cependant la voiture roulait déjà. Un nouveau cheval plus robuste encore que le premier la traînait avec vitesse. L'autre voiture, également rapide, marchait tantôt devant, tantôt derrière. Joseph babillait sur nouveaux frais avec M. Mayer, et Consuelo essayait de s'endormir, faisant semblant de dormir déjà pour autoriser son silence.

La fatigue surmonta enfin la tristesse et l'inquiétude, et elle tomba dans un profond sommeil. Lorsqu'elle s'éveilla, Joseph dormait aussi, et M. Mayer était enfin silencieux. La pluie avait cessé, le ciel était pur, et le jour commençait à poindre. Le pays avait un aspect tout à fait inconnu pour Consuelo. Seulement elle voyait de temps en temps paraître à l'horizon les cimes d'une chaîne de montagnes qui ressemblait au Boehmer-Wald.

A mesure que la torpeur du sommeil se dissipait, Consuelo remarquait avec surprise la position de ces montagnes, qui eussent dû se trouver à sa gauche, et qui se trouvaient à sa droite. Les étoiles avaient disparu, et le soleil, qu'elle s'attendait à voir lever devant elle, ne se montrait pas encore. Elle pensa que ce qu'elle voyait était une autre chaîne que celle du Boehmer-Wald. M. Mayer ronflait, et elle n'osait adresser la parole au conducteur de la voiture, seul personnage éveillé qui s'y trouvât en ce moment.

Le cheval prit le pas pour monter une côte assez rapide, et le bruit des roues s'amortit dans le sable humide des ornières. Ce fut alors que Consuelo entendit très-distinctement, le même sanglot sourd et douloureux qu'elle avait entendu dans la cour de l'auberge à Biberek. Cette voix semblait partir de derrière elle. Elle se retourna machinalement, et ne vit que le dossier de cuir contre lequel elle était appuyée. Elle crut être en proie à une hallucination; et, ses pensées se reportant toujours sur Albert, elle se persuada avec angoisse qu'en cet instant même il était à l'agonie, et qu'elle recueillait, grâce à la puissance incompréhensible de l'amour que ressentait cet homme bizarre, le bruit lugubre et déchirant de ses derniers soupirs. Cette fantaisie s'empara tellement de son cerveau, qu'elle se sentit défaillir; et, craignant de suffoquer tout à fait, elle demanda au conducteur, qui s'arrêtait pour faire souffler son cheval à mi-côte, la permission de monter le reste à pied. Il y consentit, et mettant pied à terre lui-même, il marcha auprès du cheval en sifflant.

Cet homme était trop bien habillé pour être un voiturier de profession. Dans un mouvement qu'il fit, Consuelo crut voir qu'il avait des pistolets à sa ceinture. Cette précaution dans un pays aussi désert que celui où ils se trouvaient, n'avait rien que de naturel; et d'ailleurs la forme de la voiture, que Consuelo examina en marchant à côté de la roue, annonçait qu'elle portait des marchandises. Elle était trop profonde pour qu'il n'y eût pas, derrière la banquette du fond, une double caisse, comme celles où l'on met les valeurs et les dépêches. Cependant elle ne paraissait pas très-chargée, un seul cheval la traînait sans peine. Une observation qui frappa Consuelo bien davantage fut de voir son ombre s'allonger devant elle; et, en se retournant, elle trouva le soleil tout à fait sorti de l'horizon au point opposé où elle eût dû le voir, si la voiture eût marché dans la direction de Passaw.

«De quel côté allons-nous donc? demanda-t-elle au conducteur en se rapprochant de lui avec empressement: nous tournons le dos à l'Autriche.

—Oui, pour une demi-heure, répondit-il avec beaucoup de tranquillité; nous revenons sur nos pas, parce que le pont de la rivière que nous avons à traverser est rompu, et qu'il nous faut faire un détour d'un demi-mille pour en retrouver un autre.»