«J'avais environ quinze ans; je revenais seul, un soir, par un des sentiers qui côtoient le Schreckenstein, et qui serpentent sur les collines, dans la direction du château. Je vis devant moi une femme grande et maigre, misérablement vêtue, qui portait un fardeau sur ses épaules, et qui s'arrêtait de roche en roche pour s'asseoir et reprendre haleine. Je l'abordai. Elle était belle, quoique hâlée par le soleil et flétrie par la misère et le souci. Il y avait sous ses haillons une sorte de fierté douloureuse; et lorsqu'elle me tendit la main, elle eut l'air de commander à ma pitié plutôt que de l'implorer. Je n'avais plus rien dans ma bourse, et je la priai de venir avec moi jusqu'au château, où je pourrais lui offrir des secours, des aliments, et un gîte pour la nuit.
«—Je l'aime mieux ainsi, me répondit-elle avec un accent étranger que je pris pour celui des vagabonds égyptiens; car je ne savais pas à cette époque les langues que j'ai apprises depuis dans mes voyages. Je pourrai, ajouta-t-elle, vous payer l'hospitalité que vous m'offrez, en vous faisant entendre quelques chansons des divers pays que j'ai parcourus. Je demande rarement l'aumône; il faut que j'y sois forcée par une extrême détresse.
—Pauvre femme! lui dis-je, vous portez un fardeau bien lourd; vos pauvres pieds presque nus sont blessés. Donnez-moi ce paquet, je le porterai jusqu'à ma demeure, et vous marcherez plus librement.
—Ce fardeau devient tous les jours plus pesant, répondit-elle avec un sourire mélancolique qui l'embellit tout à fait; mais je ne m'en plains pas. Je le porte depuis plusieurs années, et j'ai fait des centaines de lieues avec lui sans regretter ma peine. Je ne le confie jamais à personne; mais vous avez l'air d'un enfant si bon, que je vous le prêterai jusque là-bas.
A ces mots, elle ôta l'agrafe du manteau qui la couvrait tout entière, et qui ne laissait passer que le manche de sa guitare. Je vis alors un enfant de cinq à six ans, pâle et hâlé comme sa mère, mais d'une physionomie douce et calme qui me remplit le coeur d'attendrissement. C'était une petite fille toute déguenillée, maigre, mais forte, et qui dormait du sommeil des anges sur ce dos brûlant et brisé de la chanteuse ambulante. Je la pris dans mes bras, et j'eus bien de la peine à l'y garder: car, en s'éveillant, et en se voyant sur un sein étranger, elle se débattit et pleura. Mais sa mère lui parla dans sa langue pour la rassurer. Mes caresses et mes soins la consolèrent, et nous étions les meilleurs amis du monde en arrivant au château. Quand la pauvre femme eut soupé, elle coucha son enfant dans un lit que je lui avais fait préparer, fit une espèce de toilette bizarre, plus triste encore que ses haillons, et vint dans la salle où nous mangions, chanter des romances espagnoles, françaises et allemandes, avec une belle voix, un accent ferme, et une franchise de sentiment qui nous charmèrent. Ma bonne tante eut pour elle mille soins et mille attentions. Elle y parut sensible, mais ne dépouilla pas sa fierté, et ne fit à nos questions que des réponses évasives. Son enfant m'intéressait plus qu'elle encore. J'aurais voulu le revoir, l'amuser, et même le garder. Je ne sais quelle tendre sollicitude s'éveillait en moi pour ce pauvre petit être, voyageur et misérable sur la terre. Je rêvai de lui toute la nuit, et dès le matin je courus pour le voir. Mais déjà la Zingara était partie, et je gravis la montagne sans pouvoir la découvrir. Elle s'était levée avant le jour, et avait pris la route du sud, avec son enfant et ma guitare, que je lui avais donnée, la sienne étant brisée à son grand regret.
—Albert! Albert! s'écria Consuelo saisie d'une émotion extraordinaire. Cette guitare est à Venise chez mon maître Porpora, qui me la conserve, et à qui je la redemanderai pour ne jamais m'en séparer. Elle est en ébène, avec un chiffre incrusté en argent, un chiffre que je me rappelle bien: «A.R.» Ma mère, qui manquait de mémoire, pour avoir vu trop de choses, ne se souvenait ni de votre nom, ni de celui de votre château, ni même du pays où cette aventure lui était arrivée. Mais elle m'a souvent parlé de l'hospitalité qu'elle avait reçue chez le possesseur de cette guitare, et de la charité touchante d'un jeune et beau seigneur qui m'avait portée dans ses bras pendant une demi-lieue, en causant avec elle comme avec son égale. O mon cher Albert! je me souviens aussi de tout cela! A chaque parole de votre récit, ces images, longtemps assoupies dans mon cerveau, se sont réveillées une à une; et voilà pourquoi vos montagnes ne pouvaient pas sembler absolument nouvelles à mes yeux; voilà pourquoi je m'efforçais en vain de savoir la cause des souvenirs confus qui venaient m'assaillir dans ce paysage; voilà pourquoi surtout j'ai senti pour vous, à la première vue, mon coeur tressaillir et mon front s'incliner respectueusement, comme si j'eusse retrouvé un ami et un protecteur longtemps perdu et regretté.
—Crois-tu donc, Consuelo, lui dit Albert en la pressant contre son sein, que je ne t'aie pas reconnue dès le premier instant? En vain tu as grandi, en vain tu t'es transformée et embellie avec les années. J'ai une mémoire (présent merveilleux, quoique souvent funeste!) qui n'a pas besoin des yeux et des paroles pour s'exercer à travers l'espace des siècles et des jours. Je ne savais pas que tu étais ma Zingarella chérie; mais je savais bien que je t'avais déjà connue, déjà aimée, déjà pressée sur mon coeur, qui, dès ce moment, s'est attaché et identifié au tien, à mon insu, pour toute ma vie.
XLVI.
En parlant ainsi, ils arrivèrent à l'embranchement des deux routes où Consuelo avait rencontré Zdenko, et de loin ils aperçurent la lueur de sa lanterne, qu'il avait posée à terre à côté de lui. Consuelo, connaissant désormais les caprices dangereux et la force athlétique de l'innocent, se pressa involontairement contre Albert, en signalant cet indice de son approche.
—Pourquoi craignez-vous cette douce et affectueuse créature? lui dit le jeune comte, surpris et heureux pourtant de cette frayeur. Zdenko vous chérit, quoique depuis la nuit dernière un mauvais rêve qu'il a fait l'ait rendu récalcitrant à mes désirs, et un peu hostile au généreux projet que vous formiez de venir me chercher: mais il a la soumission d'un enfant dès que j'insiste auprès de lui, et vous allez le voir à vos pieds si je dis un mot.