Dans cette situation cruelle, Consuelo pensa à Zdenko, qui était derrière elle, et qui pouvait revenir sur ses pas; au torrent, qu'il tenait toujours pour ainsi dire dans sa main, et qu'il pouvait déchaîner encore une fois au moment où elle remonterait le puits seule et privée du secours d'Albert. Car celui-ci, en proie à une fantaisie nouvelle, semblait la voir devant lui et suivre un fantôme trompeur, tandis qu'il l'abandonnait dans les ténèbres. C'en était trop pour une femme, et pour Consuelo elle-même. Cynabre marchait aussi vite que son maître, et fuyait emportant le flambeau; Consuelo avait laissé le sien dans la cellule. Le chemin faisait des angles nombreux, derrière lesquels la clarté disparaissait à chaque instant. Consuelo heurta contre un de ces angles, tomba, et ne put se relever. Le froid de la mort parcourut tous ses membres. Une dernière appréhension se présenta rapidement à son esprit. Zdenko, pour cacher l'escalier et l'issue de la citerne, avait probablement reçu l'ordre de lâcher l'écluse après un temps déterminé. Lors même que la haine ne l'inspirerait pas, il devait obéir par habitude à cette précaution nécessaire. C'en est donc fait, pensa Consuelo en faisant de vaines tentatives pour se traîner sur ses genoux. Je suis la proie d'un destin impitoyable. Je ne sortirai plus de ce souterrain funeste; mes yeux ne reverront plus la lumière du ciel.
Déjà un voile plus épais que celui des ténèbres extérieures s'étendait sur sa vue, ses mains s'engourdissaient, et une apathie qui ressemblait au dernier sommeil suspendait ses terreurs. Tout à coup elle se sent pressée et soulevée dans des bras puissants, qui la saisissent et l'entraînent vers la citerne. Un sein embrasé palpite contre le sien, et le réchauffe; une voix amie et caressante lui adresse de tendres paroles; Cynabre bondit devant elle en agitant la lumière. C'est Albert, qui, revenu à lui, l'emporte et la sauve, avec la passion d'une mère qui vient de perdre et de retrouver son enfant. En trois minutes ils arrivèrent au canal où l'eau de la source venait de s'épancher; ils atteignirent l'arcade et l'escalier de la citerne. Cynabre, habitué à cette dangereuse ascension, s'élança le premier, comme s'il eût craint d'entraver les pas de son maître en se tenant trop près de lui. Albert, portant Consuelo d'un bras et se cramponnant de l'autre à la chaîne, remonta cette spirale au fond de laquelle l'eau s'agitait déjà pour remonter aussi. Ce n'était pas le moindre des dangers que Consuelo eût traversés; mais elle n'avait plus peur. Albert était doué d'une force musculaire auprès de laquelle celle de Zdenko n'était qu'un jeu, et dans ce moment il était animé d'une puissance surnaturelle. Lorsqu'il déposa son précieux fardeau sur la margelle du puits, à la clarté de l'aube naissante, Consuelo respirant enfin, et se détachant de sa poitrine haletante, essuya avec son voile son large front baigné de sueur.
«Ami, lui dit-elle avec tendresse, sans vous j'allais mourir, et vous m'avez rendu tout ce que j'ai fait pour vous; mais je sens maintenant votre fatigue plus que vous-même, et il me semble que je vais y succomber à votre place.
—O ma petite Zingarella! lui dit Albert avec enthousiasme en baisant le voile qu'elle appuyait sur son visage, tu es aussi légère dans mes bras que le jour où je t'ai descendue du Schreckenstein pour te faire entrer dans ce château.
—D'où vous ne sortirez plus sans ma permission. Albert, n'oubliez pas vos serments!
—Ni toi les tiens, lui répondit-il en s'agenouillant devant elle.»
Il l'aida à s'envelopper avec le voile et à traverser sa chambre, d'où elle s'échappa furtive pour regagner la sienne propre. On commençait à s'éveiller dans le château. Déjà la chanoinesse faisait entendre à l'étage inférieur une toux sèche et perçante, signal de son lever. Consuelo eut le bonheur de n'être vue ni entendue de personne. La crainte lui fit retrouver des ailes pour se réfugier dans son appartement. D'une main agitée elle se débarrassa de ses vêtements souillés et déchirés, et les cacha dans un coffre dont elle ôta la clef. Elle recouvra la force et la mémoire nécessaires pour faire disparaître toute trace de son mystérieux voyage. Mais à peine eut-elle laissé tomber sa tête accablée sur son chevet, qu'un sommeil lourd et brûlant plein de rêves fantastiques et d'événements épouvantables, vint l'y clouer sous le poids de la fièvre envahissante et inexorable.
XLVII.
Cependant la chanoinesse Wenceslawa, après une demi-heure d'oraisons, monta l'escalier, et, suivant sa coutume, consacra le premier soin de sa journée à son cher neveu. Elle se dirigea vers la porte de sa chambre, et colla son oreille contre la serrure, quoique avec moins d'espérance que jamais d'entendre les légers bruits qui devaient lui annoncer son retour. Quelles furent sa surprise et sa joie, lorsqu'elle saisit le son égal de sa respiration durant le sommeil! Elle fit un grand signe de croix, et se hasarda à tourner doucement la clef dans la serrure, et à s'avancer sur la pointe du pied. Elle vit Albert paisiblement endormi dans son lit, et Cynabre couché en rond sur le fauteuil voisin. Elle n'éveilla ni l'un ni l'autre, et courut trouver le comte Christian, qui, prosterné dans son oratoire, demandait avec sa résignation accoutumée que son fils lui fût rendu, soit dans le ciel, soit sur la terre.
«Mon frère, lui dit-elle à voix basse en s'agenouillant auprès de lui, suspendez vos prières, et cherchez dans votre coeur les plus ferventes bénédictions. Dieu vous a exaucé!»