«Ma tante, dit-il, ne pouvant contenir plus longtemps son émotion, je pense que si la fille adoptive du Porpora était sérieusement indisposée, nous ne serions pas tous ici, occupés tranquillement à manger et à causer autour d'une table.

—Rassurez-vous donc, Albert, dit Amélie en rougissant de dépit, la Nina est occupée à rêver de vous, et à augurer votre retour qu'elle attend en dormant, tandis que-nous le fêtons ici dans la joie.»

Albert devint pâle d'indignation, et lançant à sa cousine un regard foudroyant:

«Si quelqu'un ici m'a attendu en dormant, dit-il, ce n'est pas la personne que vous nommez qui doit en être remerciée; la fraîcheur de vos joues, ma belle cousine, atteste que vous n'avez pas perdu en mon absence une heure de sommeil, et que vous ne sauriez avoir en ce moment aucun besoin de repos. Je vous en rends grâce de tout mon coeur; car il me serait très-pénible de vous en demander pardon comme j'en demande pardon, avec honte et douleur à tous les autres membres et amis de ma famille.

—Grand merci de l'exception, repartit Amélie, vermeille de colère: je m'efforcerai de la mériter toujours, en gardant mes veilles et mes soucis pour quelqu'un qui puisse m'en savoir gré, et ne pas s'en faire un jeu.»

Cette petite altercation, qui n'était pas nouvelle entre Albert et sa fiancée, mais qui n'avait jamais été aussi vive de part et d'autre, jeta, malgré tous les efforts qu'on fit pour en distraire Albert, de la tristesse et de la contrainte sur le reste de la matinée. La chanoinesse alla voir plusieurs fois sa malade, et la trouva toujours plus brûlante et plus accablée. Amélie, que l'inquiétude d'Albert blessait comme une injure personnelle, alla pleurer dans sa chambre. Le chapelain se prononça au point de dire à la chanoinesse qu'il faudrait envoyer chercher un médecin le soir, si la fièvre ne cédait pas. Le comte Christian retint son fils auprès de lui, pour le distraire d'une sollicitude qu'il ne comprenait pas et qu'il croyait encore maladive. Mais en l'enchaînant à ses côtés par des paroles affectueuses, le bon vieillard ne sut pas trouver le moindre sujet de conversation et d'épanchement avec cet esprit qu'il n'avait jamais voulu sonder, dans la crainte d'être vaincu et dominé par une raison supérieure à la sienne en matière de religion. Il est bien vrai que le comte Christian appelait folie et révolte cette vive lumière qui perçait au milieu des bizarreries d'Albert, et dont les faibles yeux d'un rigide catholique n'eussent pu soutenir l'éclat; mais il se raidissait contre la sympathie qui l'excitait à l'interroger sérieusement. Chaque fois qu'il avait essayé de redresser ses hérésies, il avait été réduit au silence par des arguments pleins de droiture et de fermeté. La nature ne l'avait point fait éloquent. Il n'avait pas cette faconde animée qui entretient la controverse, encore moins ce charlatanisme de discussion qui, à défaut de logique, en impose par un air de science et des fanfaronnades de certitude. Naïf et modeste, il se laissait fermer la bouche; il se reprochait de n'avoir pas mis à profit les années de sa jeunesse pour s'instruire de ces choses profondes qu'Albert lui opposait; et, certain qu'il y avait dans les abîmes de la science théologique des trésors de vérité, dont un plus habile et plus érudit que lui eût pu écraser l'hérésie d'Albert, il se cramponnait à sa foi ébranlée, se rejetant, pour se dispenser d'agir plus énergiquement, sur son ignorance et sa simplicité, qui enorgueillissaient trop le rebelle et lui faisaient ainsi plus de mal que de bien.

Leur entretien, vingt fois interrompu par une sorte de crainte mutuelle, et vingt fois repris avec effort de part et d'autre, finit donc par tomber de lui-même. Le vieux Christian s'assoupit sur son fauteuil, et Albert le quitta pour aller s'informer de l'état de Consuelo, qui l'alarmait d'autant plus qu'on faisait plus d'efforts pour le lui cacher.

Il passa plus de deux heures à errer dans les corridors du château, guettant la chanoinesse et le chapelain au passage pour leur demander des nouvelles. Le chapelain s'obstinait à lui répondre avec concision et réserve; la chanoinesse se composait un visage riant dès qu'elle l'apercevait, et affectait de lui parler d'autre chose, pour le tromper par une apparence de sécurité. Mais Albert voyait bien qu'elle commençait à se tourmenter sérieusement, qu'elle faisait des voyages toujours plus fréquents à la chambre de Consuelo; et il remarquait qu'on ne craignait pas d'ouvrir et de fermer à chaque instant les portes, comme si ce sommeil prétendu paisible et nécessaire, n'eût pu être troublé par le bruit et l'agitation.

Il s'enhardit jusqu'à approcher de cette chambre où il eût donné sa vie pour pénétrer un seul instant. Elle était précédée d'une première pièce, et séparée du corridor par deux portes épaisses qui ne laissaient de passage ni à l'œil ni à l'oreille. La chanoinesse, remarquant cette tentative, avait tout fermé et verrouillé, et ne se rendait plus auprès de la malade qu'en passant par la chambre d'Amélie qui y était contiguë, et où Albert n'eût été chercher des renseignements qu'avec une mortelle répugnance. Enfin, le voyant exaspéré, et craignant le retour de son mal, elle prit sur elle de mentir; et, tout en demandant pardon à Dieu dans son coeur, elle lui annonça que la malade allait beaucoup mieux, et qu'elle se promettait de descendre pour dîner avec la famille.

Albert ne se méfia pas des paroles de sa tante, dont les lèvres pures n'avaient jamais offensé la vérité ouvertement comme elles venaient de le faire; et il alla retrouver le vieux comte, en hâtant de tous ses voeux l'heure qui devait lui rendre Consuelo et le bonheur.