—Parlez donc, Albert; expliquez-moi ce que de vaines disputes sur les cérémonies de la communion ont pu avoir de si important et de si sacré de part ou d'autre, pour que les nations se soient égorgées au nom de la divine Eucharistie.

—Vous avez raison de l'appeler divine, répondit Albert en s'asseyant auprès de Consuelo sur le bord de la source. Ce simulacre de l'égalité, cette cérémonie instituée par un être divin entre tous les hommes, pour éterniser le principe de la fraternité, ne mérite pas moins de votre bouche, ô vous qui êtes l'égale des plus grandes puissances et des plus nobles créatures dont puisse s'enorgueillir la race humaine! Et cependant il est encore des êtres vaniteux et insensés qui vous regarderont comme d'une race inférieure à la leur, et qui croiront votre sang moins précieux que celui des rois et des princes de la terre. Que penseriez-vous de moi, Consuelo, si, parce que je suis issu de ces rois et de ces princes, je m'élevais dans ma pensée au-dessus de vous?

—Je vous pardonnerais un préjugé que toute votre caste regarde comme sacré, et contre lequel je n'ai jamais songé à me révolter, heureuse que je suis d'être née libre et pareille aux petits, que j'aime plus que les grands.

—Vous me le pardonneriez, Consuelo; mais vous ne m'estimeriez guère; et vous ne seriez point ici, seule avec moi, tranquille auprès d'un homme qui vous adore, et certaine qu'il vous respectera autant que si vous étiez proclamée, par droit de naissance, impératrice de la Germanie. Oh! laissez-moi croire que, sans cette connaissance de mon caractère et de mes principes, vous n'auriez pas eu pour moi cette céleste pitié qui vous a amenée ici la première fois. Eh bien, ma soeur chérie, reconnaissez donc dans votre coeur, auquel je m'adresse (sans vouloir fatiguer votre esprit de raisonnements philosophiques), que l'égalité est sainte, que c'est la volonté du père des hommes, et que le devoir des hommes est de chercher à l'établir entre eux. Lorsque les peuples étaient fortement attachés aux cérémonies de leur culte, la communion représentait pour eux toute l'égalité dont les lois sociales leur permettaient de jouir. Les pauvres et les faibles y trouvaient une consolation et une promesse religieuse, qui leur faisait supporter leurs mauvais jours, et espérer, dans l'avenir du monde, des jours meilleurs pour leurs descendants. La nation bohème avait toujours voulu observer les mêmes rites eucharistiques que les apôtres avaient enseignés et pratiqués. C'était bien la communion antique et fraternelle, le banquet de l'égalité, la représentation du règne de Dieu, c'est-à-dire de la vie de communauté, qui devait se réaliser sur la face de la terre. Un jour, l'église romaine qui avait rangé les peuples et les rois sous sa loi despotique et ambitieuse, voulut séparer le chrétien du prêtre, la nation du sacerdoce, le peuple du clergé. Elle mit le calice dans les mains de ses ministres, afin qu'ils pussent cacher la Divinité dans des tabernacles mystérieux; et, par des interprétations absurdes, ces prêtres érigèrent l'Eucharistie en un culte idolâtrique, auquel les citoyens n'eurent droit de participer que selon leur bon plaisir. Ils prirent les clefs des consciences dans le secret de la confession; et la coupe sainte, la coupe glorieuse où l'indigent allait désaltérer et retremper son âme, fut enfermée dans des coffres de cèdre et d'or, d'où elle ne sortait plus que pour approcher des lèvres du prêtre. Lui seul était digne de boire le sang et les larmes du Christ. L'humble croyant devait s'agenouiller devant lui, et lécher sa main pour manger le pain des anges! Comprenez-vous maintenant pourquoi le peuple s'écria tout d'une voix: La coupe! rendez-nous la coupe! La coupe aux petits, la coupe aux enfants, aux femmes, aux pécheurs et aux aliénés! la coupe à tous les pauvres, à tous les infirmes de corps et d'esprit; tel fut le cri de révolte et de ralliement de toute la Bohême. Vous savez le reste, Consuelo; vous savez qu'à cette idée première, qui résumait dans un symbole religieux toute la joie, tous les nobles besoins d'un peuple fier et généreux, vinrent se rattacher, par suite de la persécution, et au sein d'une lutte terrible contre les nations environnantes, toutes les idées de liberté patriotique et d'honneur national. La conquête de la coupe entraîna les plus nobles conquêtes, et créa une société nouvelle. Et maintenant si l'histoire, interprétée par des juges ignorants ou sceptiques, vous dit que la fureur du sang et la soif de l'or allumèrent seules ces guerres funestes, soyez sûre que c'est un mensonge fait à Dieu et aux hommes. Il est bien vrai que les haines et les ambitions Particulières vinrent souiller les exploits de nos pères; mais c'était le vieil esprit de domination et d'avidité qui rongeait toujours les riches et les nobles. Eux seuls compromirent et trahirent dix fois la cause sainte. Le peuple, barbare mais sincère, fanatique mais inspiré, s'incarna dans des sectes dont les noms poétiques vous sont connus. Les Taborites, les Orébites, les Orphelins, les Frères de l'union, c'était là le peuple martyr de sa croyance, réfugié sur les montagnes, observant dans sa rigueur la loi de partage et d'égalité absolue, ayant foi à la vie éternelle de l'âme dans les habitants du monde terrestre, attendant la venue et le festin de Jésus-Christ, la résurrection de Jean Huss, de Jean Ziska, de Procope Rase, et de tous ces chefs invincibles qui avaient prêché et servi la liberté. Cette croyance n'est point une fiction, selon moi, Consuelo. Notre rôle sur la terre n'est pas si court qu'on le suppose communément, et nos devoirs s'étendent au delà de la tombe. Quant à l'attachement étroit et puéril qu'il plaît au chapelain, et peut-être à mes bons et faibles parents, de m'attribuer pour les pratiques et les formules du culte hussitique, s'il est vrai que, dans mes jours d'agitation et de fièvre, j'aie paru confondre le symbole avec le principe, la figure avec l'idée, ne me méprisez pas trop, Consuelo. Au fond de ma pensée je n'ai jamais voulu faire revivre en moi ces rites oubliés, qui n'auraient plus de sens aujourd'hui. Ce sont d'autres figures et d'autres symboles qui conviendraient aujourd'hui à des hommes plus éclairés, s'ils consentaient à ouvrir les yeux, et si le joug de l'esclavage permettait aux peuples de chercher la religion de la liberté. On a durement et faussement interprété mes sympathies, mes goûts et mes habitudes. Las de voir la stérilité et la vanité de l'intelligence des hommes de ce siècle, j'ai eu besoin de retremper mon coeur compatissant dans le commerce des esprits simples ou malheureux. Ces fous, ces vagabonds, tous ces enfants déshérités des biens de la terre et de l'affection de leurs semblables, j'ai pris plaisir à converser avec eux; à retrouver, dans les innocentes divagations de ceux qu'on appelle insensés, les lueurs fugitives, mais souvent éclatantes, de la logique divine; dans les aveux de ceux qu'on appelle coupables et réprouvés, les traces profondes, quoique souillées, de la justice et de l'innocence, sous la forme de remords et de regrets. En me voyant agir ainsi, m'asseoir à la table de l'ignorant et au chevet du bandit, on en a conclu charitablement que je me livrais à des pratiques d'hérésie, et même de sorcellerie. Que puis-je répondre à de telles accusations? Et quand mon esprit, frappé de lectures et de méditations sur l'histoire de mon pays, s'est trahi par des paroles qui ressemblaient au délire, et qui en étaient peut-être, on a eu peur de moi, comme d'un frénétique, inspiré par le diable … Le diable! savez-vous ce que c'est, Consuelo, et dois-je vous expliquer cette mystérieuse allégorie, créée par les prêtres de toutes les religions?

—Oui, mon ami, dit Consuelo, qui, rassurée et presque persuadée, avait oublié sa main dans celles d'Albert. Expliquez-moi ce que c'est que Satan. A vous dire vrai, quoique j'aie toujours cru en Dieu, et que je ne me sois jamais révoltée ouvertement contre ce qu'on m'en a appris, je n'ai jamais pu croire au diable. S'il existait, Dieu l'enchaînerait si loin de lui et de nous, que nous ne pourrions pas le savoir.

—S'il existait, il ne pourrait être qu'une création monstrueuse de ce Dieu, que les sophistes les plus impies ont mieux aimé nier que de ne pas le reconnaître pour le type et l'idéal de toute perfection, de toute science, et de tout amour. Comment la perfection aurait-elle pu enfanter le mal; la science, le mensonge; l'amour, la haine et la perversité? C'est une fable qu'il faut renvoyer à l'enfance du genre humain, alors que les fléaux et les tourmentes du monde physique faisaient penser aux craintifs enfants de la terre qu'il y avait deux dieux, deux esprits créateurs et souverains, l'un source de tous les biens, l'autre de tous les maux; deux principes presque égaux, puisque le règne d'Éblis devait durer des siècles innombrables, et ne céder qu'après de formidables combats dans les sphères de l'empyrée. Mais pourquoi, après la prédication de Jésus et la lumière pure de l'Évangile, les prêtres osèrent-ils ressusciter et sanctionner dans l'esprit des peuples cette croyance grossière de leurs antiques aïeux? C'est que, soit insuffisance, soit mauvaise interprétation de la doctrine apostolique, la notion du bien et du mal était restée obscure et inachevée dans l'esprit des hommes. On avait admis et consacré le principe de division absolue dans les droits et dans les destinées de l'esprit et de la chair, dans les attributions du spirituel et du temporel. L'ascétisme chrétien exaltait l'âme, et flétrissait le corps. Peu à peu, le fanatisme ayant poussé à l'excès cette réprobation de la vie matérielle, et la société ayant gardé, malgré la doctrine de Jésus, le régime antique des castes, une petite portion des hommes continua de vivre et de régner par l'intelligence, tandis que le grand nombre végéta dans les ténèbres de la superstition. Il arriva alors en réalité que les castes éclairées et puissantes, le clergé surtout, furent l'âme de la société, et que le peuple n'en fut que le corps. Quel était donc, dans ce sens, le vrai patron des êtres intelligents? Dieu; et celui des ignorants? Le diable; car Dieu donnait la vie de l'âme, et proscrivait la vie des sens, vers laquelle Satan attirait toujours les hommes faibles et grossiers. Une secte mystérieuse et singulière rêva, entre beaucoup d'autres, de réhabiliter la vie de la chair, et de réunir dans un seul principe divin ces deux principes arbitrairement divisés. Elle voulut sanctionner l'amour, l'égalité, la communauté de tous, les éléments de bonheur. C'était une idée juste et sainte. Quels en furent les abus et les excès, il n'importe. Elle chercha donc à relever de son abjection le prétendu principe du mal, et à le rendre, au contraire, serviteur et agent du bien. Satan fut absous et réintégré par ces philosophes dans le choeur des esprits célestes; et par de poétiques interprétations, ils affectèrent de regarder Michel et les archanges de sa milice comme des oppresseurs et des usurpateurs de gloire et de puissance. C'était bien vraiment la figure des pontifes et des princes de l'Église, de ceux qui avaient refoulé dans les fictions de l'enfer la religion de l'égalité et le principe du bonheur pour la famille humaine. Le sombre et triste Lucifer sortit donc des abîmes où il rugissait enchaîné, comme le divin Prométhée, depuis tant de siècles. Ses libérateurs n'osèrent l'invoquer hautement; mais dans des formules mystérieuses et profondes, ils exprimèrent l'idée de son apothéose et de son règne futur sur l'humanité, trop longtemps détrônée, avilie et calomniée comme lui. Mais sans doute je vous fatigue avec ces explications. Pardonnez-les-moi, chère Consuelo. On m'a représenté à vous comme l'antechrist et l'adorateur du démon; je voulais me justifier, et me montrer à vous un peu moins superstitieux que ceux qui m'accusent.

—Vous ne fatiguez nullement mon attention, dit Consuelo avec un doux sourire, et je suis fort satisfaite d'apprendre que je n'ai point fait un pacte avec l'ennemi du genre humain en me servant, une certaine nuit, de la formule des Lollards.

—Je vous trouve bien savante sur ce point, reprit Albert.»

Et il continua de lui expliquer le sens élevé de ces grandes vérités dites hérétiques, que les sophistes du catholicisme ont ensevelies sous les accusations et les arrêts de leur mauvaise foi. Il s'anima peu à peu en révélant les études, les contemplations et les rêveries austères qui l'avaient lui-même conduit à l'ascétisme et à la superstition, dans des temps qu'il croyait plus éloignés qu'ils ne l'étaient en effet. En s'efforçant de rendre cette confession claire et naïve, il arriva à une lucidité d'esprit extraordinaire, parla de lui-même avec autant de sincérité et de jugement que s'il se fût agi d'un autre, et condamna les misères et les défaillances de sa propre raison comme s'il eût été depuis longtemps guéri de ces dangereuses atteintes. Il parlait avec tant de sagesse, qu'à part la notion du temps, qui semblait inappréciable pour lui dans le détail de sa vie présente (puisqu'il en vint à se blâmer de s'être cru autrefois Jean Ziska, Wratislaw, Podiebrad, et plusieurs autres personnages du passé, sans se rappeler qu'une demi-heure auparavant il était retombé dans cette aberration), il était impossible à Consuelo de ne pas reconnaître en lui un homme supérieur, éclairé de connaissances plus étendues et d'idées plus généreuses, et plus justes par conséquent, qu'aucun de ceux qu'elle avait rencontrés.

—Peu à peu l'attention et l'intérêt avec lesquels elle l'écoutait, la vive intelligence qui brillait dans les grands yeux de cette jeune fille, prompte à comprendre, patiente à suivre toute étude, et puissante pour s'assimiler tout élément de connaissance élevée, animèrent Rudolstadt d'une conviction toujours plus profonde, et son éloquence devint saisissante. Consuelo, après quelques questions et quelques objections auxquelles il sut répondre heureusement, ne songea plus tant à satisfaire sa curiosité naturelle pour les idées, qu'à jouir de l'espèce d'enivrement d'admiration que lui causait Albert. Elle oublia tout ce qui l'avait émue dans la journée, et Anzoleto, et Zdenko, et les ossements qu'elle avait devant les yeux. Une sorte de fascination s'empara d'elle; et le lieu pittoresque où elle se trouvait, avec ses cyprès, ses rochers terribles, et son autel lugubre, lui parut, à la lueur mouvante des torches, une sorte d'Elysée magique où se promenaient d'augustes et solennelles apparitions. Elle tomba, quoique bien éveillée, dans une espèce de somnolence de ces facultés d'examen qu'elle avait tenues un peu trop tendues pour son organisation poétique. N'entendant plus ce que lui disait Albert, mais plongée dans une extase délicieuse, elle s'attendrit à l'idée de ce Satan qu'il lui avait montré comme une grande idée méconnue, et que son imagination d'artiste reconstruisait comme une belle figure pâle et douloureuse, soeur de celle du Christ, et doucement penchée vers elle la fille du peuple et l'enfant proscrit de la famille universelle. Tout à coup elle s'aperçut qu'Albert ne lui parlait plus, qu'il ne tenait plus sa main, qu'il n'était plus assis à ses côtés, mais qu'il était debout à deux pas d'elle, auprès de l'ossuaire, et qu'il jouait sur son violon l'étrange musique dont elle avait été déjà surprise et charmée.