«Je ne l'ai pas tué, répondit-il, et pourtant je lui ai ôté la vie, à coup sûr. Oseriez-vous donc m'en faire un crime, vous pour qui je tuerais peut-être mon propre père de la même manière; vous pour qui je braverais tous les remords, et briserais tous les liens les plus chers, les existences les plus sacrées? Si j'ai préféré, à la crainte de vous voir assassiner par un fou, le regret et le repentir qui me rongent, avez-vous assez peu de pitié dans le coeur pour remettre toujours cette douleur sous mes yeux, et pour me reprocher le plus grand sacrifice qu'il ait été en mon pouvoir de vous faire? Ah! Vous aussi, vous avez donc des moments de cruauté! La cruauté ne saurait s'éteindre dans les entrailles de quiconque appartient à la race humaine!»

Il y avait tant de solennité dans ce reproche, le premier qu'Albert eût osé faire à Consuelo, qu'elle en fut pénétrée de crainte, et sentit, plus qu'il ne lui était encore arrivé de le faire, la terreur qu'il lui inspirait. Une sorte d'humiliation, puérile peut-être, mais inhérente au coeur de la femme, succédait au doux orgueil dont elle n'avait pu se défendre en écoutant Albert lui peindre sa vénération passionnée. Elle se sentit abaissée, méconnue sans doute; car elle n'avait cherché à surprendre son secret qu'avec l'intention, ou du moins avec le désir de répondre à son amour s'il venait à se justifier. En même temps, elle voyait que dans la pensée de son amant elle était coupable; car s'il avait tué Zdenko, la seule personne au monde qui n'eût pas eu le droit de le condamner irrévocablement, c'était celle dont la vie avait exigé le sacrifice d'une autre vie infiniment précieuse d'ailleurs au malheureux Albert.

Consuelo ne put rien répondre: elle voulut parler d'autre chose, et ses larmes lui coupèrent la parole. En les voyant couler, Albert, repentant, voulut s'humilier à son tour; mais elle le pria de ne plus jamais revenir sur un sujet si redoutable pour son esprit, et lui promit, avec une sorte de consternation arrière, de ne jamais prononcer un nom qui réveillait en elle comme en lui les émotions les plus affreuses. Le reste de leur trajet fut rempli de contrainte et d'angoisses. Ils essayèrent vainement un autre entretien. Consuelo ne savait ni ce qu'elle disait, ni ce qu'elle entendait. Albert pourtant paraissait calme, comme Abraham ou comme Brutus après l'accomplissement du sacrifice ordonné par les destins farouches. Cette tranquillité triste, mais profonde, avec un pareil poids sur La poitrine, ressemblait à un reste de folie; et Consuelo ne pouvait justifier son ami qu'en se rappelant qu'il était fou. Si, dans un combat à force ouverte contre quelque bandit, il eût tué son adversaire pour la sauver, elle n'eût trouvé là qu'un motif de plus de reconnaissance, et peut-être d'admiration pour sa vigueur et son courage. Mais ce meurtre mystérieux, accompli sans doute dans les ténèbres du souterrain; cette tombe creusée dans le lieu de la prière, et ce farouche silence après une pareille crise; ce fanatisme stoïque avec lequel il avait osé la conduire dans la grotte, et s'y livrer lui-même aux charmes de la musique, tout cela était horrible, et Consuelo sentait que l'amour de cet homme refusait d'entrer dans son coeur. «Quand donc a-t-il pu commettre ce meurtre? Se demandait-elle. Je n'ai pas vu sur son front, depuis trois mois, un pli assez profond pour me faire présumer un remords! N'a-t-il pas eu quelques gouttes de sang sur les mains, un jour que je lui aurai tendu la mienne. Horreur! Il faut qu'il soit de pierre ou de glace, ou qu'il m'aime jusqu'à La férocité. Et moi, qui avais tant désiré d'inspirer un amour sans bornes! moi, qui regrettais si amèrement d'avoir été faiblement aimée! Voilà donc l'amour que le ciel me réservait pour compensation!»

Puis elle recommençait à chercher dans quel moment Albert avait pu accomplir son horrible sacrifice. Elle pensait que ce devait être pendant cette grave maladie qui l'avait rendue indifférente à toutes les choses extérieures; et lorsqu'elle se rappelait les soins tendres et délicats qu'Albert lui avait prodigués, elle ne pouvait concilier les deux faces d'un être si dissemblable à lui-même et à tous les autres hommes.

Perdue dans ces rêveries sinistres, elle recevait d'une main tremblante et d'un air préoccupé les fleurs qu'Albert avait l'habitude de cueillir en chemin pour les lui donner; car il savait qu'elle les aimait beaucoup. Elle ne pensa même pas à le quitter, pour rentrer seule au château et dissimuler le long tête-à-tête qu'ils avaient eu ensemble. Soit qu'Albert n'y songeât pas non plus, soit qu'il ne crût pas devoir feindre davantage avec sa famille, il ne l'en fit pas ressouvenir; et ils se trouvèrent à l'entrée du château face à face avec la chanoinesse. Consuelo (et sans doute Albert aussi) vit pour la première fois la colère et le dédain enflammer les traits de cette femme, que la bonté de son coeur empêchait d'être laide ordinairement, malgré sa maigreur et sa difformité.

«Il est bien temps que vous rentriez, Mademoiselle, dit-elle à la Porporina d'une voix tremblante et saccadée par l'indignation. Nous étions fort en peine du comte Albert. Son père, qui n'a pas voulu déjeuner sans lui, désirait avoir avec lui ce matin un entretien que vous avez jugé à propos de lui faire oublier; et quant à vous, il y a dans le salon un petit jeune homme qui se dit votre frère, et qui vous attend avec une impatience peu polie.»

Après avoir dit ces paroles étranges, la pauvre Wenceslawa, effrayée de son courage, tourna le dos brusquement, et courut à sa chambre, où elle toussa et pleura pendant plus d'une heure.

LVII.

«Ma tante est dans une singulière disposition d'esprit, dit Albert à Consuelo en remontant avec elle l'escalier du perron. Je vous demande pardon pour elle, mon amie; soyez sûre qu'aujourd'hui même elle changera de manières et de langage.

—Mon frère? dit Consuelo stupéfaite de la nouvelle qu'on venait de lui annoncer, et sans entendre ce que lui disait le jeune comte.