«C'est assez, Anzoleto; je vous ai pardonné depuis longtemps, et je ne vous en veux plus. L'indignation a fait place à la pitié, et l'oubli de vos torts est venu avec l'oubli de mes souffrances. Nous n'avons plus rien à nous dire. Je vous remercie du bon mouvement qui vous a fait interrompre votre voyage pour vous réconcilier avec moi. Votre pardon vous était accordé d'avance, vous le voyez. Adieu donc, et reprenez votre chemin.
—Moi, partir! te quitter, te perdre encore! s'écria Anzoleto véritablement effrayé. Non, j'aime mieux que tu m'ordonnes tout de suite de me tuer. Non, jamais je ne me résoudrai à vivre sans toi. Je ne le peux pas, Consuelo. Je l'ai essayé, et je sais que c'est inutile. Là où tu n'es pas, il n'y a rien pour moi. Ma détestable ambition, ma misérable vanité, auxquelles j'ai voulu en vain sacrifier mon amour, font mon supplice, et ne me donnent pas un instant de plaisir. Ton image me suit partout; le souvenir de notre bonheur si pur, si chaste, si délicieux (et où pourrais-tu en retrouver un semblable toi même?) est toujours devant mes yeux; toutes les chimères dont je veux m'entourer me causent le plus profond dégoût. O Consuelo! souviens-toi de nos belles nuits de Venise, de notre bateau, de nos étoiles, de nos chants interminables, de tes bonnes leçons et de nos longs baisers! Et de ton petit lit, où j'ai dormi seul, toi disant ton rosaire sur la terrasse! Est-ce que je ne t'aimais pas alors? Est-ce que l'homme qui t'a toujours respectée, même durant ton sommeil, enfermé tête à tête avec toi, n'est pas capable d'aimer? Si j'ai été infâme avec les autres, est-ce que je n'ai pas été un ange auprès de toi? Et Dieu sait s'il m'en coûtait! Oh! n'oublie donc pas tout cela! Tu disais m'aimer tant, et tu l'as oublié! Et moi, qui suis un ingrat, un monstre, un lâche, je n'ai pas pu l'oublier un seul instant! et je n'y veux pas renoncer, quoique tu y renonces sans regret et sans effort! Mais tu ne m'as jamais aimé, quoique tu fusses une sainte; et moi je t'adore, quoique je sois un démon.
—Il est possible, répondit Consuelo, frappée de l'accent de vérité qui avait accompagné ces paroles, que vous ayez un regret sincère de ce bonheur perdu et souillé par vous. C'est une punition que vous devez accepter, et que je ne dois pas vous empêcher de subir. Le bonheur vous a corrompu, Anzoleto. Il faut qu'un peu de souffrance vous purifie. Allez, et souvenez-vous de moi, si cette amertume vous est salutaire. Sinon, oubliez-moi, comme je vous oublie, moi qui n'ai rien à expier ni à réparer.
—Ah! tu as un coeur de fer! s'écria Anzoleto, surpris et offensé de tant de calme. Mais ne pense pas que tu puisses me chasser ainsi. Il est possible que mon arrivée te gêne, et que ma présence te pèse. Je sais fort bien que tu veux sacrifier le souvenir de notre amour à l'ambition du rang et de la fortune. Mais il n'en sera pas ainsi. Je m'attache à toi; et si je te perds, ce ne sera pas sans avoir lutté. Je te rappellerai le passé, et je le ferai devant tous tes nouveaux amis, si tu m'y contrains. Je te redirai les serments que tu m'as faits au chevet du lit de ta mère expirante, et que tu m'as renouvelés cent fois sur sa tombe et dans les églises, quand nous allions nous agenouiller dans la foule tout près l'un de l'autre, pour écouter la belle musique et nous parler tout bas. Je rappellerai humblement à toi seule, prosterné devant toi, des choses que tu ne refuseras pas d'entendre; et si tu le fais, malheur à nous deux! Je dirai devant ton nouvel amant des choses qu'il ne sait pas! Car ils ne savent rien de toi; ils ne savent même pas que tu as été comédienne. Eh bien, et je le leur apprendrai, et nous verrons si le noble comte Albert retrouvera la raison pour te disputer à un comédien, ton ami, ton égal, ton fiancé, ton amant. Ah! ne me pousse pas au désespoir, Consuelo! ou bien ….
—Des menaces! Enfin, je vous retrouve et vous reconnais, Anzoleto, dit la jeune fille indignée. Eh bien, je vous aime mieux ainsi, et je vous remercie d'avoir levé le masque. Oui, grâces au ciel, je n'aurai plus ni regret ni pitié de vous. Je vois ce qu'il y a de fiel dans votre coeur, de bassesse dans votre caractère, et de haine dans votre amour. Allez, satisfaites votre dépit. Vous me rendrez service; mais, à moins que vous ne soyez aussi aguerri à la calomnie que vous l'êtes à l'insulte, vous ne pourrez rien dire de moi dont j'aie à rougir.»
En parlant ainsi, elle se dirigea vers la porte, l'ouvrit, et allait sortir, lorsqu'elle se trouva en face du comte Christian. A l'aspect de ce vénérable vieillard, qui s'avançait d'un air affable et majestueux, après avoir baisé la main de Consuelo, Anzoleto, qui s'était élancé pour retenir cette dernière de gré ou de force, recula intimidé, et perdit l'audace de son maintien.
LVIII.
«Chère signora, dit le vieux comte, pardonnez-moi de n'avoir pas fait un meilleur accueil à monsieur votre frère. J'avais défendu qu'on m'interrompît, parce que j'avais, ce matin, des occupations inusitées; et on m'a trop bien obéi en me laissant ignorer l'arrivée d'un hôte qui est pour moi, comme pour toute ma famille, le bienvenu dans cette maison. Soyez certain, Monsieur, ajouta-t-il en s'adressant à Anzoleto, que je vois avec plaisir chez moi un aussi proche parent de notre bien-aimée Porporina. Je vous prie donc de rester ici et d'y passer tout le temps qui vous sera agréable. Je présume qu'après une longue séparation vous avez bien des choses à vous dire, et bien de la joie à vous trouver ensemble. J'espère que vous ne craindrez pas d'être indiscret, en goûtant à loisir un bonheur que je partage.»
Contre sa coutume, le vieux Christian parlait avec aisance à un inconnu. Depuis longtemps sa timidité s'était évanouie auprès de la douce Consuelo; et, ce jour-là, son visage semblait éclairé d'un rayon de vie plus brillant qu'à l'ordinaire, comme ceux que le soleil épanche sur l'horizon à l'heure de son déclin. Anzoleto fut interdit devant cette sorte de majesté que la droiture et la sérénité de l'âme reflètent sur le front d'un vieillard respectable. Il savait courber le dos bien bas devant les grands seigneurs; mais il les haïssait et les raillait intérieurement. Il n'avait eu que trop de sujets de les mépriser, dans le beau monde où il avait vécu depuis quelque temps. Jamais il n'avait vu encore une dignité si bien portée et une politesse aussi cordiale que celles du vieux châtelain de Riesenburg. Il se troubla en le remerciant, et se repentit presque d'avoir escroqué par une imposture l'accueil paternel qu'il en recevait. Il craignit surtout que Consuelo ne le dévoilât, en déclarant au comte qu'il n'était pas son frère. Il sentait que dans cet instant il n'eût pas été en son pouvoir de payer d'effronterie et de chercher à se venger.
«Je suis bien touchée de la bonté de monsieur le comte, répondit Consuelo après un instant de réflexion; mais mon frère, qui en sent tout le prix, n'aura pas le bonheur d'en profiter. Des affaires pressantes l'appellent à Prague, et dans ce moment il vient de prendre congé de moi….