—Attendez donc! s'écria le comte, tout étourdi de cette nouvelle révélation. Vous seriez cette merveille dont on a fait tant de bruit à Venise l'an dernier, et dont les gazettes italiennes ont fait mention Plusieurs fois avec de si pompeux éloges? La plus belle voix, le plus beau talent qui, de mémoire d'homme, se soit révélé….
—Sur le théâtre de San-Samuel, monseigneur. Ces éloges sont sans doute bien exagérés; mais il est un fait incontestable, c'est que je suis cette même Consuelo, que j'ai chanté dans plusieurs opéras, que je suis actrice, en un mot, ou, comme on dit plus poliment, cantatrice. Voyez maintenant si je mérite de conserver votre bienveillance.
Voilà des choses bien extraordinaires et un destin bizarre! dit le comte absorbé dans ses réflexions. Avez-vous dit tout cela ici à … à quelque autre que moi, mon enfant?
—J'ai à peu près tout dit au comte votre fils, monseigneur, quoique je ne sois pas entrée dans les détails que vous venez d'entendre.
—Ainsi, Albert connaît votre extraction, votre ancien amour, votre profession?
—Oui, monseigneur.
—C'est bien, ma chère signora. Je ne puis trop vous remercier de l'admirable loyauté de votre conduite à notre égard, et je vous promets que vous n'aurez pas lieu de vous en repentir. Maintenant, Consuelo… (oui, je me souviens que c'est le nom qu'Albert vous a donné dès le commencement, lorsqu'il vous parlait espagnol), permettez-moi de me recueillir un peu. Je me sens fort ému. Nous avons encore bien des choses à nous dire, mon enfant, et il faut que vous me pardonniez un peu de trouble à l'approche d'une décision aussi grave. Faites-moi la grâce de m'attendre ici un instant.»
Il sortit, et Consuelo, le suivant des yeux, le vit, à travers les portes dorées garnies de glaces, entrer dans son oratoire et s'y agenouiller avec ferveur.
En proie à une vive agitation, elle se perdait en conjectures sur la suite d'un entretien qui s'annonçait avec tant de solennité. D'abord, elle avait pensé qu'en l'attendant, Anzoleto, dans son dépit, avait déjà fait ce dont il l'avait menacée; qu'il avait causé avec le chapelain ou avec Hanz, et que la manière dont il avait parlé d'elle avait élevé de graves scrupules dans l'esprit de ses hôtes. Mais le comte Christian ne savait pas feindre, et jusque-là son maintien et ses discours annonçaient un redoublement d'affection plutôt que l'invasion de la défiance. D'ailleurs, la franchise de ses réponses l'avait frappé comme auraient pu faire des révélations inattendues; la dernière surtout avait été un coup de foudre. Et maintenant il priait, il demandait à Dieu de l'éclairer ou de le soutenir dans l'accomplissement d'une grande résolution. «Va-t-il me prier de partir avec mon frère? va-t-il m'offrir de l'argent? se demandait-elle. Ah! que Dieu me préserve de cet outrage! Mais non! cet homme est trop délicat, trop bon pour songer à m'humilier. Que voulait-il donc me dire d'abord, et que va-t-il me dire maintenant? Sans doute ma longue promenade avec son fils lui donne des craintes, et il va me gronder. Je l'ai mérité peut-être, et j'accepterai le sermon, ne pouvant répondre avec sincérité aux questions qui me seraient faites sur le compte d'Albert. Voici une rude journée; et si j'en passe beaucoup de pareilles, je ne pourrai plus disputer la palme du chant aux jalouses maîtresses d'Anzoleto. Je me sens la poitrine en feu et la gorge desséchée.»
Le comte Christian revint bientôt vers elle. Il était calme, et sa pâle figure portait le témoignage d'une victoire remportée en vue d'une noble intention.