—Hélas! vous n'y pouvez lire qu'un profond chagrin à cause de vous. Je croyais pouvoir oublier que je vous dois du mépris, et vous prenez à tâche de me le rappeler.

—Le mépris et l'amour vont souvent fort bien ensemble.

—Dans les âmes viles.

—Dans les âmes les plus fières; cela s'est vu et se verra toujours.»

Tout le dîner alla ainsi. Quand on passa au salon, la chanoinesse, qui paraissait déterminée à se divertir de l'insolence d'Anzoleto, pria celui-ci de lui chanter quelque chose. Il ne se fit pas prier; et, après avoir promené vigoureusement ses doigts nerveux sur le vieux clavecin gémissant, il entonna une des chansons énergiques dont il réchauffait les petits soupers de Zustiniani. Les paroles étaient lestes. La chanoinesse ne les entendit pas, et s'amusa de la verve avec laquelle il les débitait. Le comte Christian ne put s'empêcher d'être frappé de la belle voix et De la prodigieuse facilité du chanteur. Il s'abandonna avec naïveté au plaisir de l'entendre; et quand le premier air fut fini, il lui en demanda un second. Albert, assis auprès de Consuelo, paraissait absolument sourd, et ne disait mot. Anzoleto s'imagina qu'il avait du dépit, et qu'il se sentait enfin primé en quelque chose. Il oublia que son dessein était de faire fuir les auditeurs avec ses gravelures musicales; et, voyant d'ailleurs que, soit innocence de ses hôtes, soit ignorance du dialecte, c'était peine perdue, il se livra du besoin d'être admiré, en chantant pour le plaisir de chanter; et puis il voulut faire voir à Consuelo qu'il avait fait des progrès. Il avait gagné effectivement dans l'ordre de puissance qui lui était assigné. Sa voix avait perdu déjà peut-être sa première fraîcheur, l'orgie en avait effacé le velouté de la jeunesse; mais il était devenu plus maître de ses effets, et plus habile dans l'art de vaincre les difficultés vers lesquelles son goût et son instinct le portaient toujours. Il chanta bien, et reçut beaucoup d'éloges du comte Christian, de la chanoinesse, et même du chapelain, qui aimait beaucoup les traits, et qui croyait la manière de Consuelo trop simple et trop naturelle pour être savante.

«Vous disiez qu'il n'avait pas de talent, dit le comte à cette dernière; vous êtes trop sévère ou trop modeste pour votre élève. Il en a beaucoup, et je reconnais enfin en lui quelque chose de vous.»

Le bon Christian voulait effacer par ce petit triomphe d'Anzoleto l'humiliation que sa manière d'être avait causée à sa prétendue soeur. Il insista donc beaucoup sur le mérite du chanteur, et celui-ci, qui aimait trop à briller pour ne pas être déjà fatigué de son vilain rôle, se remit au clavecin après avoir remarqué que le comte Albert devenait de plus en plus pensif. La chanoinesse, qui s'endormait un peu aux longs morceaux de musique, demanda une autre chanson vénitienne; et cette fois Anzoleto en choisit une qui était d'un meilleur goût. Il savait que les airs populaires étaient ce qu'il chantait le mieux. Consuelo n'avait pas elle-même l'accentuation piquante du dialecte aussi naturelle et aussi caractérisée que lui, enfant des lagunes, et chanteur mime par excellence.

Il contrefaisait avec tant de grâce et de charme, tantôt la manière rude et franche des pêcheurs de l'Istrie, tantôt le laisser-aller spirituel et nonchalant des gondoliers de Venise, qu'il était impossible de ne pas le regarder et l'écouter avec un vif intérêt. Sa belle figure, mobile et pénétrante, prenait tantôt l'expression grave et fière, tantôt l'enjouement caressant et moqueur des uns et des autres. Le mauvais goût coquet de sa toilette, qui sentait son vénitien d'une lieue, ajoutait encore à l'illusion, et servait à ses avantages personnels, au lieu de leur nuire en cette occasion. Consuelo, d'abord froide, fut bientôt forcée de jouer l'indifférence et la préoccupation. L'émotion la gagnait de plus en plus. Elle revoyait tout Venise dans Anzoleto, et dans cette Venise tout l'Anzoleto des anciens jours, avec sa gaieté, son innocent amour, et sa fierté enfantine. Ses yeux se remplissaient de larmes, et les traits enjoués qui faisaient rire les autres pénétraient son coeur d'un attendrissement profond.

Après les chansons, le comte Christian demanda des cantiques.

«Oh! pour cela, dit Anzoleto, je sais tous ceux qu'on chante à Venise; mais ils sont à deux voix, et si ma soeur, qui les sait aussi, ne veut pas les chanter avec moi, je ne pourrai satisfaire vos seigneuries.»