—Qu'une seule jusqu'à …
—C'est bon. Arrête-toi dans le faubourg pour faire rafraîchir tes chevaux. Tâche qu'on ne voie pas la selle de femme; jette ton manteau dessus; ne réponds à aucune question, et repars. Attends! encore un mot: dis à mon frère de ne pas hésiter, de ne pas tarder, de s'esquiver sans être vu. Il y a danger de mort pour lui au château.
—Dieu soit avec vous, la jolie fille! répondit le guide, qui avait eu le temps de rouler entre ses doigts l'argent qu'il venait de recevoir. Quand mes pauvres chevaux devraient en crever, je suis content de vous avoir rendu service.—Je suis pourtant fâché, se dit-il quand elle eut disparu dans l'obscurité, de ne pas avoir aperçu le bout de son nez; je voudrais savoir si elle est assez jolie pour se faire enlever. Elle m'a fait peur d'abord avec son voile noir et son pas résolu; aussi ils m'avaient fait tant de contes à l'office, que je ne savais plus où j'en étais. Sont-ils superstitieux et simples, ces gens-là, avec leurs revenants et leur homme noir du chêne de Schreckenstein! Bah! j'y ai passé plus de cent fois, et je ne l'ai jamais vu! J'avais bien soin de baisser la tête, et de regarder du côté du ravin quand je passais au pied de la montagne.»
En faisant ces réflexions naïves, le guide, après avoir donné l'avoine à ses chevaux, et s'être administré à lui-même, dans un cabaret voisin, une large pinte d'hydromel pour se réveiller, reprit le chemin de Riesenburg, sans trop se presser, ainsi que Consuelo l'avait bien espéré et prévu tout en lui recommandant de faire diligence. Le brave garçon, à mesure qu'il s'éloignait d'elle, se perdait en conjectures sur l'aventure romanesque dont il venait d'être l'entremetteur. Peu à peu les vapeurs de la nuit, et peut-être aussi celles de la boisson fermentée, lui firent paraître cette aventure plus merveilleuse encore. «Il serait plaisant, pensait-il, que cette femme noire fût un homme, et cet homme le revenant du château, le fantôme noir du Schreckenstein? On dit qu'il joue toutes sortes de mauvais tours aux voyageurs de nuit, et le vieux Hanz m'a juré l'avoir vu plus de dix fois dans son écurie lorsqu'il allait donner l'avoine aux chevaux du vieux baron d’Albert avant le jour. Diable! ce ne serait pas si plaisant! la rencontre et la société de ces êtres-là est toujours suivie de quelque malheur. Si mon pauvre grison a porté Satan cette nuit, il en mourra pour sûr. Il me semble qu'il jette déjà du feu par les naseaux; pourvu qu'il ne prenne pas le mors aux dents! Pardieu! je suis curieux d'arriver au château, pour voir si, au lieu de l'argent que cette diablesse m'a donné, je ne vais pas trouver des feuilles sèches dans ma poche. Et si l'on venait me dire que la signora Porporina dort bien tranquillement dans son lit au lieu de courir sur la route de Prague, qui serait pris, du diable ou de moi? Le fait est qu'elle galopait comme le vent, et qu'elle a disparu en me quittant, comme si elle se fût enfoncée sous terre.»
LXII.
Anzoleto n'avait pas manqué de se lever à minuit, de prendre son stylet, de se parfumer, et d'éteindre son flambeau. Mais au moment où il crut pouvoir ouvrir sa porte sans bruit (il avait déjà remarqué que la serrure était douce et fonctionnait très discrètement), il fut fort étonné de ne pouvoir imprimer à la clef le plus léger mouvement. Il s'y brisa les doigts, et s'y épuisa de fatigue, au risque d'éveiller quelqu'un en secouant trop fortement la porte. Tout fut inutile. Son appartement n'avait pas d'autre issue; la fenêtre donnait sur les jardins à une élévation de cinquante pieds, parfaitement nue et impossible à franchir; la seule pensée en donnait le vertige.
«Ceci n'est pas l'ouvrage du hasard, se dit Anzoleto après avoir encore inutilement essayé d'ébranler sa porte. Que ce soit Consuelo (et ce serait bon signe; sa peur me répondrait de sa faiblesse) ou que ce soit le comte Albert, tous deux me le paieront à la fois!»
II prit le parti de se rendormir. Le dépit l'en empêcha; et peut-être Aussi un certain malaise voisin de la crainte. Si Albert était l'auteur de cette précaution, lui seul n'était pas dupe, dans la maison, de ses rapports fraternels avec Consuelo. Cette dernière avait paru véritablement épouvantée en l'avertissant de prendre garde à cet homme terrible. Anzoleto avait beau se dire qu'étant fou, le jeune comte ne mettrait peut-être pas de suite dans ses idées, ou qu'étant d'une illustre naissance, il ne voudrait pas, suivant le préjugé du temps, se commettre dans une partie d'honneur avec un comédien; ces suppositions ne le rassuraient point. Albert lui avait paru un fou bien tranquille et bien maître de lui-même; et quant à ses préjugés, il fallait qu'ils ne fussent pas fort enracinés pour lui permettre de vouloir épouser une comédienne. Anzoleto commença donc à craindre sérieusement d'avoir maille à partir avec lui, avant d'en venir à ses fins, et de se faire quelque mauvaise affaire en pure perte. Ce dénouement lui paraissait plus honteux que funeste. Il avait appris à manier l'épée, et se flattait de tenir tête à quelque homme de qualité que ce fût. Néanmoins il ne se sentit pas tranquille, et ne dormit pas.
Vers cinq heures du matin, il crut entendre des pas dans le corridor, et peu après sa porte s'ouvrit sans bruit et sans difficulté. Il ne faisait pas encore bien jour; et en voyant un homme entrer dans sa chambre avec aussi peu de cérémonie, Anzoleto crut que le moment décisif était venu. Il sauta sur son stylet en bondissant comme un taureau. Mais il reconnut aussitôt, à la lueur du crépuscule, son guide qui lui faisait signe de parler bas et de ne pas faire de bruit.
«Que veux-tu dire avec tes simagrées, et que me veux-tu, imbécile? Dit
Anzoleto avec humeur. Comment as-tu fait pour entrer ici?