Il trouva son père au moment où il entrait dans son oratoire. La lettre posée sur le coussin frappa leurs yeux en même temps. Ils la saisirent et la lurent ensemble. Le vieillard en fut atterré, croyant que son fils ne supporterait pas l'événement; mais Albert, qui s'était préparé à un plus grand malheur, fut calme, résigné et ferme dans sa confiance.

«Elle est pure, dit-il; elle veut m'aimer. Elle sent que mon amour est vrai et ma foi inébranlable. Dieu la sauvera du danger. Acceptons cette promesse, mon père, et restons tranquilles. Ne craignez pas pour moi; je serai plus fort que ma douleur, et je commanderai aux inquiétudes si elles s'emparent de moi.

—Mon fils, dit le vieillard attendri, nous voici devant l'image du Dieu de tes pères. Tu as accepté d'autres croyances, et je ne te les ai jamais reprochées avec amertume, tu le sais, quoique mon coeur en ait bien souffert. Je vais me prosterner devant l'effigie de ce Dieu sur laquelle je t'ai promis, dans la nuit qui a précédé celle-ci, de faire tout ce qui dépendrait de moi pour que ton amour fût écouté et sanctifié par un noeud respectable. J'ai tenu ma promesse, et je te la renouvelle. Je vais encore prier pour que le Tout-Puissant exauce tes voeux, et les miens ne contrediront pas ma demande. Ne te joindras-tu pas à moi dans cette heure solennelle qui décidera peut-être dans les cieux des destinées de ton amour sur la terre? O toi, mon noble enfant, à qui l'Éternel a conservé toutes les vertus, malgré les épreuves qu'il a laissé subir à ta foi première! toi que j'ai vu, dans ton enfance, agenouillé à mes côtés sur la tombe de ta mère, et priant comme un jeune ange ce maître souverain dont tu ne doutais pas alors! refuseras-tu aujourd'hui d'élever ta voix vers lui, pour que la mienne ne soit pas inutile?

—Mon père, répondit Albert en pressant le vieillard dans ses bras, si notre foi diffère quant à la forme et aux dogmes, nos âmes restent toujours d'accord sur un principe éternel et divin. Vous servez un Dieu de sagesse et de bonté, un idéal de perfection, de science, et de justice, que je n'ai jamais cessé d'adorer.—O divin crucifié, dit-il en s'agenouillant auprès de son père devant l'image de Jésus; toi que les hommes adorent comme le Verbe, et que je révère comme la plus noble et la plus pure manifestation de l'amour universel parmi nous! entends ma prière, toi dont la pensée vit éternellement en Dieu et en nous! Bénis les instincts justes et les intentions droites! Plains la perversité qui triomphe, et soutiens l'innocence qui combat! Qu'il en soit de mon bonheur ce que Dieu voudra! Mais, ô Dieu humain! que ton influence dirige et anime les coeurs qui n'ont d'autre force et d'autre consolation que ton passage et ton exemple sur la terre!»

LXIII.

Anzoleto poursuivait sa route vers Prague en pure perte; car aussitôt après avoir donné à son guide les instructions trompeuses qu'elle jugeait nécessaires au succès de son entreprise, Consuelo avait pris, sur la gauche, un chemin qu'elle connaissait, pour avoir accompagné deux fois en voiture la baronne Amélie à un château voisin de la petite ville de Tauss. Ce château était le but le plus éloigné des rares courses qu'elle avait eu occasion de faire durant son séjour à Riesenburg. Aussi l'aspect de ces parages et la direction des routes qui les traversaient, s'étaient-ils présentés naturellement à sa mémoire, lorsqu'elle avait conçu et réalisé à la hâte le téméraire projet de sa fuite. Elle se rappelait qu'en la promenant sur la terrasse de ce château, la dame qui l'habitait lui avait dit, tout en lui faisant admirer la vaste étendue des terres qu'on découvrait au loin: Ce beau chemin planté que vous voyez là-bas, et qui se perd à l'horizon, va rejoindre la route du Midi, et c'est par là que nous nous rendons à Vienne. Consuelo, avec cette indication et ce souvenir précis, était donc certaine de ne pas s'égarer, et de regagner à une certaine distance la route par laquelle elle était venue en Bohême. Elle atteignit le château de Biola, longea les cours du parc, retrouva sans peine, malgré l'obscurité, le chemin planté; et avant le jour elle avait réussi à mettre entre elle et le point dont elle voulait s'éloigner une distance de trois lieues environ à vol d'oiseau. Jeune, forte, et habituée dès l'enfance à de longues marches, soutenue d'ailleurs par une volonté audacieuse, elle vit poindre le jour sans éprouver beaucoup de fatigue. Le ciel était serein, les chemins secs, et couverts d'un sable assez doux aux pieds. Le galop du cheval, auquel elle n'était point habituée, l'avait un peu brisée; mais on sait que la marche, en pareil cas, est meilleure que le repos, et que, pour les tempéraments énergiques, une fatigue délasse d'une autre.

Cependant, à mesure que les étoiles pâlissaient, et que le crépuscule achevait de s'éclaircir, elle commençait à s'effrayer de son isolement. Elle s'était sentie bien tranquille dans les ténèbres. Toujours aux aguets, elle s'était crue sûre, en cas de poursuite, de pouvoir se cacher avant d'être aperçue; mais au jour, forcée de traverser de vastes espaces découverts, elle n'osait plus suivre la route battue; d'autant plus qu'elle vit bientôt des groupes se montrer au loin, et se répandre comme des points noirs sur la raie blanche que dessinait le chemin au milieu des terres encore assombries. Si peu loin de Riesenburg, elle pouvait être reconnue par le premier passant; et elle prit le parti de se jeter dans un sentier qui lui sembla devoir abréger son chemin, en allant couper à angle droit le détour que la route faisait autour d'une colline. Elle marcha encore ainsi près d'une heure sans rencontrer personne, et entra dans un endroit boisé, où elle put espérer de se dérober facilement aux regards.

«Si je pouvais ainsi gagner, pensait-elle, une avance de huit à dix lieues sans être découverte, je marcherais ensuite tranquillement sur la grande route; et, à la première occasion favorable, je louerais une voiture et des chevaux.»

Cette pensée lui fit porter la main à sa poche pour y prendre sa bourse, Et calculer ce qu'après son généreux paiement au guide qui l'avait fait Sortir de Riesenburg, il lui restait d'argent pour entreprendre ce long et Difficile voyage. Elle ne s'était pas encore donné le temps d'y réfléchir; et si elle eût fait toutes les réflexions que suggérait la prudence, eût-elle résolu cette fuite aventureuse? Mais quelles furent sa surprise et sa consternation, lorsqu'elle trouva sa bourse beaucoup plus légère qu'elle ne l'avait supposé! Dans son empressement, elle n'avait emporté tout au plus que la moitié de la petite somme qu'elle possédait; ou bien elle avait donné au guide, dans l'obscurité, des pièces d'or pour de l'argent; ou bien encore, en ouvrant sa bourse pour le payer, elle avait laissé tomber dans la poussière de la route une partie de sa fortune. Tant il y a qu'après avoir bien compté et recompté sans pouvoir se faire illusion sur ses faibles ressources, elle reconnut qu'il fallait faire à pied toute la route de Vienne.

Cette découverte lui causa un peu de découragement, non pas à cause de la fatigue, qu'elle ne redoutait point, mais à cause des dangers, inséparables pour une jeune femme, d'une aussi longue route pédestre. La peur que jusque là elle avait surmontée, en se persuadant que bientôt elle pourrait se mettre dans une voiture à l'abri des aventures de grand chemin, commença à parler plus haut qu'elle ne l'avait prévu dans l'effervescence de ses idées; et, comme vaincue pour la première fois de sa vie par l'effroi de sa misère et de sa faiblesse, elle se mit à marcher précipitamment, cherchant les taillis les plus sombres pour se réfugier en cas d'attaque.