—C'est le plus grand Boehmer-Wald, dont les cimes les plus élevées se trouvent là et servent de frontière entre la Bavière et la Bohême. Nous le rejoindrons facilement en nous tenant toujours sur ces hauteurs; elles nous indiquent qu'à droite et à gauche sont les vallées qui descendent vers les deux provinces. Puisque, Dieu merci, je n'ai plus affaire à cet introuvable château des Géants, je suis sûr de vous bien diriger, et de ne pas vous faire faire plus de chemin qu'il ne faut.

—En route donc! dit Consuelo; je me sens tout à fait reposée. Le sommeil et votre bon pain m'ont rendu mes forces, et je peux encore faire au moins deux milles aujourd'hui. D'ailleurs j'ai hâte de m'éloigner de ces environs, où je crains toujours de rencontrer quelque visage de connaissance.

—Attendez, dit Joseph; j'ai une idée singulière qui me trotte par la cervelle.

—Voyons-la.

—Si vous n'aviez pas de répugnance à vous habiller en homme, votre incognito serait assuré, et vous échapperiez à toutes les mauvaises suppositions qu'on pourra faire dans nos gîtes sur le compte d'une jeune fille voyageant seule avec un jeune garçon.

—L'idée n'est pas mauvaise, mais vous oubliez que nous ne sommes pas assez riches pour faire des emplettes. Où trouverais-je d'ailleurs des habits à ma taille?

—Écoutez, je n'aurais pas eu cette idée si je ne m'étais senti pourvu de ce qu'il fallait pour la mettre à exécution. Nous sommes absolument de la même taille, ce qui fait plus d'honneur à vous qu'à moi; et j'ai dans mon sac un habillement complet, absolument neuf, qui vous déguisera parfaitement. Voici l'histoire de cet habillement: c'est un envoi de ma brave femme de mère, qui, croyant me faire un cadeau très-utile, et voulant me savoir équipé convenablement pour me présenter à l'ambassade, et donner des leçons aux demoiselles, s'est avisée de me faire faire dans son village un costume des plus élégants, à la mode de chez nous. Certes, le costume est pittoresque, et les étoffes bien choisies; vous allez voir! Mais imaginez-vous l'effet que j'aurais produit à l'ambassade, et le fou rire qui se serait emparé de la nièce de M. de Métastasio, si je m'étais montré avec cette rustique casaque et ce large pantalon bouffant! J'ai remercié ma pauvre mère de ses bonnes intentions, et je me suis promis de vendre le costume à quelque paysan au dépourvu, ou à quelque comédien en voyage. Voilà pourquoi je l'ai emporté avec moi; mais par bonheur je n'ai pu trouver l'occasion de m'en défaire. Les gens de ce pays-ci prétendent que la mode de cet habit est antique, et ils demandent si cela est polonais ou turc.

—Eh bien, l'occasion est trouvée, s'écria Consuelo en riant; votre idée était excellente, et la comédienne en voyage s'accommode de votre habit à la turque, qui ressemble assez à un jupon. Je vous achète ceci à crédit toutefois, ou pour mieux dire à condition que vous allez être le caissier de notre chatouille, comme dit le roi de Prusse de son trésor, et que vous m'avancerez la dépense de mon voyage jusqu'à Vienne.

—Nous verrons cela, dit Joseph en mettant la bourse dans sa poche, et en se promettant bien de ne pas se laisser payer. Maintenant reste à savoir si l'habit vous est commode. Je vais m'enfoncer dans ce bois, tandis que vous entrerez dans ces rochers. Ils vous offriront plus d'un cabinet de toilette sûr et spacieux.

—Allez, et paraissez sur la scène, répondit Consuelo en lui montrant la forêt: moi, je rentre dans la coulisse.