—Bien! mais le comte Hoditz a une manière vague et nonchalamment superbe de regarder les gens, qui fait qu'il ne voit réellement point. Je suis sûre qu'il n'eût point pressenti mon sexe, à Passaw, si le baron de Trenk ne l'en eût avisé; au lieu que le Holzbaüer, dès qu'il m'a revue ici, et chaque fois qu'il me rencontre, me regarde avec ces mêmes yeux attentifs et curieux que je lui ai trouvés au presbytère. Pour quel motif me garde-t-il généreusement le secret sur une folle aventure qui pourrait avoir pour ma réputation des suites fâcheuses s'il voulait l'interpréter à mal, et qui pourrait même me brouiller avec mon maître, puisqu'il croit que je suis venue à Vienne sans détresse, sans encombre et sans incidents romanesques, tandis que ce même Holzbaüer dénigre sous main ma voix et ma méthode, et me dessert le plus possible pour n'être point forcé à m'engager! Il me hait et me repousse, et, ayant dans la main de plus fortes armes contre moi, il n'en fait point usage! Je m'y perds!»

Le mot de cette énigme fut bientôt révélé à Consuelo; mais avant de lire ce qui lui arriva, il faut qu'on se rappelle qu'une nombreuse et puissante coterie travaillait contre elle; que la Corilla était belle et galante; que le grand ministre Kaunitz la voyait souvent; qu'il aimait à se mêler au tripotage de coulisses, et que Marie-Thérèse, pour se délasser de ses graves travaux, s'amusait à le faire babiller sur ces matières, raillant intérieurement les petitesses de ce grand esprit, et prenant pour son compte un certain plaisir à ces commérages, qui lui montraient en petit, mais avec une franche effronterie, un spectacle analogue à celui que présentaient à cette époque les trois plus importantes cours de l'Europe, gouvernées par des intrigues de femmes: la sienne, celle de la czarine et celle de madame de Pompadour.

XCI.

On sait que Marie-Thérèse donnait audience une fois par semaine à quiconque voulait lui parler; coutume paternellement hypocrite que son fils Joseph II observa toujours religieusement, et qui est encore en vigueur à la cour d'Autriche. En outre, Marie-Thérèse accordait facilement des audiences particulières à ceux qui voulaient entrer à son service, et jamais souveraine ne fut plus aisée à aborder.

Le Porpora avait enfin obtenu cette audience musicale, où l'impératrice, voyant de près l'honnête figure de Consuelo, pourrait peut-être prendre quelque sympathie marquée pour elle. Du moins le maestro l'espérait. Connaissant les exigences de Sa Majesté à l'endroit des bonnes moeurs et de la tenue décente, il se disait qu'elle serait frappée, à coup sûr, de l'air de candeur et de modestie qui brillait dans toute la personne de son élève. On les introduisit dans un des petits salons du palais, où l'on avait transporté un clavecin, et où l'impératrice arriva au bout d'une demi-heure. Elle venait de recevoir des personnages d'importance, et elle était encore en costume de représentation, telle qu'on la voit sur les sequins d'or frappés à son effigie, en robe de brocart, manteau impérial, la couronne en tête, et un petit sabre hongrois au côté. Elle était vraiment belle ainsi, non imposante et d'une noblesse idéale, comme ses courtisans affectaient de la dépeindre, mais fraîche, enjouée, la physionomie ouverte et heureuse, l'air confiant et entreprenant. C'était bien le roi Marie-Thérèse que les magnats de Hongrie avaient proclamé, le sabre au poing, dans un jour d'enthousiasme; mais c'était, au premier abord, un bon roi plutôt qu'un grand roi. Elle n'avait point de coquetterie, et la familiarité de ses manières annonçait une âme calme et dépourvue d'astuce féminine. Quand on la regardait longtemps, et surtout lorsqu'elle vous interrogeait avec insistance, on voyait de la finesse et même de la ruse froide dans cette physionomie si riante et si affable. Mais c'était de la ruse masculine, de la ruse impériale si l'on veut; jamais de la galanterie.

«-Vous me ferez entendre votre élève tout à l'heure, dit-elle au Porpora; je sais déjà qu'elle a un grand savoir, une voix magnifique, et je n'ai pas oublié le plaisir qu'elle m'a fait dans l'oratorio de Betulia liberata. Mais je veux d'abord causer un peu avec elle en particulier. J'ai plusieurs questions à lui faire; et comme je compte sur sa franchise, j'ai bon espoir de lui pouvoir accorder la protection qu'elle me demande.»

Le Porpora se hâta de sortir, lisant dans les yeux de Sa Majesté qu'elle désirait être tout à fait seule avec Consuelo. Il se retira dans une galerie voisine, où il eut grand froid; car la cour, ruinée par les dépenses de la guerre, était gouvernée avec beaucoup d'économie, et le caractère de Marie-Thérèse secondait assez à cet égard les nécessités de sa position.

En. se voyant tête à tête avec la fille et la mère des Césars, l'héroïne de la Germanie, et la plus grande femme qu'il y eût alors en Europe, Consuelo ne se sentit pourtant ni troublée, ni intimidée. Soit que son insouciance d'artiste la rendît indifférente à cette pompe armée qui brillait autour de Marie-Thérèse et jusque sur son costume, soit que son âme noble et franche se sentît à la hauteur de toutes les grandeurs morales, elle attendit dans une attitude calme et dans une grande sérénité d'esprit qu'il plût à Sa Majesté de l'interroger.

L'impératrice s'assit sur un sofa, tirailla un peu son baudrier couvert de pierreries, qui gênait et blessait son épaule ronde et blanche, et commença ainsi:

«Je te répète, mon enfant, que je fais grand cas de ton talent, et que je ne mets pas en doute tes bonnes études et l'intelligence que tu as de ton métier; mais on doit t'avoir dit qu'à mes yeux le talent n'est rien sans la bonne conduite, et que je fais plus de cas d'un coeur pur et pieux que d'un grand génie.»