—Non pas, Consuelo, ce n'est pas la première fois que ces figures-là frappent tes regards. Mous en avons rencontré dans le Boehmer-Wald.

—Grâce à Dieu, aucun à ma souvenance.

—Tu as donc oublié un chalet où nous avons passé la nuit sur la fougère, et où nous nous sommes aperçus tout d'un coup que dix ou douze hommes dormaient là autour de nous?».

Consuelo se rappela l'aventure du chalet et la rencontre de ces farouches personnages qu'elle avait pris, ainsi que Joseph, pour des contrebandiers. D'autres émotions, qu'elle n'avait ni partagées ni devinées, gravaient dans la mémoire de Joseph toutes les circonstances de cette nuit orageuse.

«Eh bien, lui dit-il, ces prétendus contrebandiers qui ne s'aperçurent pas de notre présence à côté d'eux et qui sortirent du chalet avant le jour, portant des sacs et de lourds paquets, c'étaient des pandoures: c'étaient les armes, les figures, les moustaches et les manteaux que je viens de voir passer, et la Providence nous avait soustraits, à notre insu, à la plus funeste rencontre que nous pussions faire en voyage.

—Sans aucun doute, dit le chanoine, à qui tous les détails de ce voyage avaient été souvent racontés par Joseph; ces honnêtes gens s'étaient licenciés de leur propre gré, comme c'est leur coutume quand ils ont les poches pleines, et ils gagnaient la frontière pour revenir dans leur pays par un long circuit, plutôt que de passer avec leur butin sur les terres de l'Empire, où ils craignent toujours d'avoir à rendre des comptes. Mais soyez sûrs qu'ils n'y seront pas arrivés sans encombre. Ils se volent et s'assassinent les uns les autres tout le long du chemin, et c'est le plus fort qui regagne ses forêts et ses cavernes, chargé de la part de ses compagnons.

L'heure de la représentation vint distraire Consuelo du sombre souvenir des pandoures de Trenck, et elle se rendit au théâtre. Elle n'y avait point de loge pour s'habiller; jusque-là madame Tesi lui avait prêté la sienne. Mais, cette fois, madame Tesi fort courroucée de ses succès, et déjà son ennemie jurée, avait emporté la clef, et la prima donna de la soirée se trouva fort embarrassée de savoir où se réfugier. Ces petites perfidies sont usitées au théâtre. Elles irritent et inquiètent la rivale dont on veut paralyser les moyens. Elle perd du temps à demander une loge, elle craint de n'en point trouver. L'heure s'avance; ses camarades lui disent en passant: «Eh quoi! pas encore habillée? on va commencer.» Enfin, après bien des demandes et bien des pas, à force de colère et de menaces, elle réussit à se faire ouvrir une loge où elle ne trouve rien de ce qui lui est nécessaire. Pour peu que les tailleuses soient gagnées, le costume n'est pas prêt ou va mal. Les habilleuses sont aux ordres de toute autre que la victime dévouée à ce petit supplice. La cloche sonne, l'avertisseur (le buttafuori) crie de sa voix glapissante dans les corridors: Signore e signori, si va cominciar! mots terribles que la débutante n'entend pas sans un froid mortel; elle n'est pas prête; elle se hâte, elle brise ses lacets, elle déchire ses manches; elle met son manteau de travers, et son diadème va tomber au premier pas qu'elle fera sur la scène. Palpitante, indignée, nerveuse, les yeux pleins de larmes, il faut paraître avec un sourire céleste sur le visage; il faut déployer une voix pure, fraîche et sûre d'elle-même, lorsque la gorge est serrée et le coeur prêt à se briser… Oh! toutes ces couronnes de fleurs qui pleuvent sur la scène au moment du triomphe ont, en dessous, des milliers d'épines.

Heureusement pour Consuelo, elle rencontra la Corilla, qui lui dit en lui prenant la main:

«Viens dans ma loge; la Tesi s'est flattée de te jouer le même tour qu'elle me jouait dans les commencements. Mais je viendrai à ton secours, ne fût-ce que pour la faire enrager! c'est à charge de revanche, au moins! Au train dont tu y vas, Porporina, je risque bien de te voir passer avant moi, partout où j'aurai le malheur de te rencontrer. Tu oublieras sans doute alors la manière dont je me conduis ici avec toi: tu ne te rappelleras que le mal que je t'ai fait.

—Le mal que vous m'avez fait, Corilla? dit Consuelo en entrant dans la loge de sa rivale et en commençant sa toilette derrière un paravent, tandis que les habilleuses allemandes partageaient leurs soins entre les deux cantatrices, qui pouvaient s'entretenir en vénitien sans être entendues. Vraiment je ne sais quel mal vous m'avez, fait; je ne m'en souviens plus.