«Ceci est ton jour de confirmation, lui dit-il, et s'il était en mon pouvoir de te faire prononcer des voeux, je te dicterais celui de renoncer pour toujours à l'amour et au mariage; car te voilà prêtresse du dieu de l'harmonie; les Muses sont vierges, et celle qui se consacre à Apollon devrait faire le serment des vestales.

—Je ne dois pas faire le serment de ne pas me marier, répondit Consuelo, quoiqu'il me semble en ce moment-ci que rien ne me serait plus facile à promettre et à tenir. Mais je puis changer d'avis, et j'aurais à me repentir alors d'un engagement que je ne saurais pas rompre.

—Tu es donc esclave de ta parole, toi? Oui, il me semble que tu diffères en cela du reste de l'espèce humaine, et que si tu avais fait dans ta vie une promesse solennelle, tu l'aurais tenue.

—Maître, je crois avoir déjà fait mes preuves, car depuis que j'existe, j'ai toujours été sous l'empire de quelque voeu. Ma mère m'avait donné le précepte et l'exemple de cette sorte de religion qu'elle poussait jusqu'au fanatisme. Quand nous voyagions ensemble, elle avait coutume de me dire, aux approches des grandes villes: Consuelita, si je fais ici de bonnes affaires, je te prends à témoin que je fais voeu d'aller pieds nus prier pendant deux heures à la chapelle le plus en réputation de sainteté dans le pays. Et quand elle avait fait ce qu'elle appelait de bonnes affaires, la pauvre âme! c'est-à-dire quand elle avait gagné quelques écus avec ses chansons, nous ne manquions jamais d'accomplir notre pèlerinage, quelque temps qu'il fit, et à quelque distance que fût la chapelle en vogue. Ce n'était pas de la dévotion bien éclairée ni bien sublime; mais enfin, je regardais ces voeux comme sacrés; et quand ma mère, à son lit de mort, me fit jurer de n'appartenir jamais à Anzoleto qu'en légitime mariage, elle savait bien qu'elle pouvait mourir tranquille sur la foi de mon serment. Plus tard, j'avais fait aussi, au comte Albert, la promesse de ne point songer à un autre qu'à lui, et d'employer toutes les forces de mon coeur à l'aimer comme il le voulait. Je n'ai pas manqué à ma parole, et s'il ne m'en dégageait lui-même aujourd'hui, j'aurais bien pu lui rester fidèle toute ma vie.

—Laisse là ton comte Albert, auquel tu ne dois plus songer; et puisqu'il faut que tu sois sous l'empire de quelque voeu, dis-moi par lequel tu vas t'engager envers moi.

—Oh! maître, fie-toi à ma raison, à mes bonnes moeurs et à mon dévouement pour toi! ne me demande pas de serments; car c'est un joug effrayant qu'on s'impose. La peur d'y manquer ôte le plaisir qu'on a à bien penser et à bien agir.

—Je ne me paie pas de ces défaites-là, moi! reprit le Porpora d'un air moitié sévère, moitié enjoué: je vois que tu as fait des serments à tout le monde, excepté à moi. Passe pour celui que ta mère avait exigé. Il t'a porté bonheur, ma pauvre enfant! sans lui, tu serais peut-être tombée dans les pièges de cet infâme Anzoleto. Mais, puisque ensuite tu as pu faire, sans amour et par pure bonté d'âme, des promesses si graves à ce Rudolstadt qui n'était pour toi qu'un étranger, je trouverais bien méchant que dans un jour comme celui-ci, jour heureux et mémorable où tu es rendue à la liberté et fiancée au dieu de l'art, tu n'eusses pas le plus petit voeu à faire pour ton vieux, professeur, pour ton meilleur ami.

—Oh oui, mon meilleur ami; mon bienfaiteur, mon appui et mon père! s'écria Consuelo en se jetant avec effusion dans les bras du Porpora, qui était si avare de tendres paroles que deux ou trois fois dans sa vie seulement il lui avait montré à coeur ouvert son amour paternel. Je puis bien faire, sans terreur et sans hésitation, le voeu de me dévouer à votre bonheur et à votre gloire, tant que j'aurai un souffle de vie.

—Mon bonheur, c'est la gloire, Consuelo, tu le sais, dit le Porpora en la pressant sur son coeur. Je n'en conçois pas d'autre. Je ne suis pas de ces vieux bourgeois allemands qui ne rêvent d'autre félicité que d'avoir leur petite fille auprès d'eux pour charger leur pipe ou pétrir leur gâteau. Je n'ai besoin ni de pantoufles, ni de tisane, Dieu merci; et quand je n'aurai plus besoin que de cela, je ne consentirai pas à ce que tu me consacres tes jours comme tu le fais déjà avec trop de zèle maintenant. Non, ce n'est pas là le dévouement que je te demande, tu le sais bien; celui que j'exige, c'est que tu sois franchement artiste, une grande artiste! Me promets-tu de l'être? de combattre cette langueur, cette irrésolution, cette sorte de dégoût que tu avais ici dans les commencements, de repousser les fleurettes de ces beaux seigneurs qui recherchent les femmes de théâtre, ceux-ci parce qu'ils se flattent d'en faire de bonnes ménagères, et qui les plantent là dès qu'ils voient en elles une vocation contraire; ceux-là parce qu'ils sont ruinés et que le plaisir de retrouver un carrosse et une bonne table aux frais de leurs lucratives moitiés les font passer par-dessus le déshonneur attaché dans leur caste à ces sortes d'alliances? Voyons! me promets-tu encore de ne point te laisser tourner la tête par quelque petit ténor à voix grasse et à cheveux bouclés, comme ce drôle d'Anzoleto qui n'aura jamais de mérite que dans ses mollets, et de succès que par son impudence?

—Je vous promets, je vous jure tout cela solennellement, répondit Consuelo en riant avec bonhomie des exhortations du Porpora, toujours un peu piquantes en dépit de lui-même, mais auxquelles elle était parfaitement habituée. Et je fais plus, ajouta-t-elle en reprenant son sérieux: je jure que vous n'aurez jamais à vous plaindre d'un jour d'ingratitude dans ma vie.