Le comte permit à peine à nos voyageurs de changer de toilette, et leur fit servir un fort beau dîner dans une grotte mousseuse et rocailleuse, qu'un vaste poêle, habilement masqué par de fausses roches, chauffait agréablement. Au premier coup d'œil, cet endroit parut enchanteur à Consuelo. Le site qu'on découvrait de l'ouverture de la grotte était réellement magnifique. La nature avait tout fait pour Roswald. Des mouvements de terrains escarpés et pittoresques, des forêts d'arbres verts, des sources abondantes, d'admirables perspectives, des prairies immenses, il semble qu'avec une habitation confortable, c'en était bien assez pour faire un lieu de plaisance accompli. Mais Consuelo s'aperçut bientôt des bizarres recherches par lesquelles le comte avait réussi à gâter cette sublime nature. La grotte eût été charmante sans le vitrage, qui en faisait une salle à manger intempestive. Comme les chèvrefeuilles et les liserons ne faisaient encore que bourgeonner, on avait masqué les châssis des portes et des croisées avec des feuillages et des fleurs artificielles, qui faisaient là une prétentieuse grimace. Les coquillages et les stalactites, un peu endommagés par l'hiver, laissaient voir le plâtre et le mastic qui les attachaient aux parois du roc, et la chaleur du poêle, fondant un reste d'humidité amassée à la voûte, faisait tomber sur la tête des convives une pluie noirâtre et malsaine, que le comte ne voulait pas du tout apercevoir. Le Porpora en prit de l'humeur, et deux ou trois fois mit la main à son chapeau sans oser cependant l'enfoncer sur son chef, comme il en mourait d'envie. Il craignait surtout que Consuelo ne s'enrhumât, et il mangeait à la hâte, prétextant une vive impatience de voir la musique qu'il aurait à faire exécuter le lendemain.

«De quoi vous inquiétez-vous là, cher maestro? disait le comte, gui était grand mangeur, et qui aimait à raconter longuement l'histoire de l'acquisition ou de la confection dirigée par lui de toutes les pièces riches et curieuses de son service de table; des musiciens habiles et consommés comme vous n'ont besoin que d'une petite heure pour se mettre au fait. Ma musique est simple et naturelle. Je ne suis pas de ces compositeurs pédants qui cherchent à étonner par de savantes et bizarres combinaisons harmoniques. A la campagne, il faut de la musique simple, pastorale; moi, je n'aime que les chants purs et faciles: c'est aussi le goût de madame la margrave. Vous verrez que tout ira bien. D'ailleurs, nous ne perdons pas de temps. Pendant que nous déjeunons ici, mon majordome prépare tout suivant mes ordres, et nous allons trouver les choeurs disposés dans leurs différentes stations et tous les musiciens à leur poste.»

Comme il disait cela, on vint avertir monseigneur que deux officiers étrangers, en tournée dans le pays, demandaient la permission d'entrer et de saluer le comte, pour visiter, avec son agrément, les palais et les jardins de Roswald.

Le comte était habitué à ces sortes de visites, et rien ne lui faisait plus de plaisir que d'être lui-même le cicérone des curieux, à travers les délices de sa résidence.

«Qu'ils entrent, qu'ils soient les bienvenus! s'écria-t-il, qu'on mette leurs couverts et qu'on les amène ici.»

Peu d'instants après, les deux officiers furent introduits. Ils avaient uniforme prussien. Celui qui marchait le premier, et derrière lequel son compagnon semblait décidé à s'effacer entièrement, était petit, et d'une figure assez maussade. Son nez, long, lourd et sans noblesse, faisait paraître plus choquants encore le ravalement de sa bouche et la fuite ou plutôt l'absence de son menton. Sa taille un peu voûtée, donnait je ne sais quel air vieillot à sa personne engoncée dans le disgracieux habit inventé par Frédéric. Cet homme avait cependant une quarantaine d'années tout au plus; sa démarche était assurée, et lorsqu'il eut ôté le vilain chapeau qui lui coupait la face jusqu'à la naissance du nez, il montra ce qu'il y avait de beau dans sa tête, un front ferme, intelligent, et méditatif, des sourcils mobiles et des yeux d'une clarté et d'une animation extraordinaires. Son regard le transformait comme ces rayons du soleil qui colorent et embellissent tout à coup les sites les plus mornes et les moins poétiques. Il semblait grandir de toute la tête lorsque ses yeux brillaient sur son visage blême, chétif et inquiet.

Le comte Hoditz les reçut avec une hospitalité plus cordiale que cérémonieuse, et, sans perdre le temps à de longs compliments, il leur fit mettre deux couverts et leur servit des meilleurs plats avec une véritable bonhomie patriarcale; car Hoditz était le meilleur des hommes, et sa vanité, loin de corrompre son coeur, l'aidait à se répandre avec confiance et générosité. L'esclavage régnait encore dans ses domaines, et toutes les merveilles de Roswald avaient été édifiées à peu de frais par la gent taillable et corvéable; mais il couvrait de fleurs et de gourmandises le joug de ses sujets. Il leur faisait oublier le nécessaire en leur prodiguant le superflu, et, convaincu que le plaisir est le bonheur, il les faisait tant amuser, qu'ils ne songeaient point à être libres.

L'officier prussien (car vraiment il n'y en avait qu'un, l'autre semblait n'être que son ombre), parut d'abord un peu étonné, peut-être même un peu choqué du sans façon de M. le comte; et il affectait une politesse réservée, lorsque le comte lui dit:

«Monsieur le capitaine, je vous prie de vous mettre à l'aise et de faire ici comme chez vous. Je sais que vous devez être habitué à la régularité austère des armées du grand Frédéric; je trouve cela admirable en son lieu; mais ici, vous êtes à la campagne, et si l'on ne s'amuse à la campagne, qu'y vient-on faire? Je vois que vous êtes des personnes bien élevées et de bonnes manières. Vous n'êtes certainement pas officiers du roi de Prusse, sans avoir fait vos preuves de science militaire et de bravoure accomplie. Je vous tiens donc pour des hôtes dont la présence honore ma maison; veuillez en disposer sans retenue, et y rester tant que le séjour vous en sera agréable.»

L'officier prit aussitôt son parti en homme d'esprit, et, après avoir remercié son hôte sur le même ton, il se mit à sabler le champagne, qui ne lui fit pourtant pas perdre une ligne de son sang-froid, et à creuser un excellent pâté sur lequel il fit des remarques et des questions gastronomiques qui ne donnèrent pas grande idée de lui à la très-sobre Consuelo. Elle était cependant frappée du feu de son regard; mais ce feu même l'étonnait sans la charmer. Elle y trouvait je ne sais quoi de hautain, de scrutateur et de méfiant qui n'allait point à son coeur.