Aguerris contre le froid et la fatigue, les deux officiers prussiens, tout en riant de ce qu'il y avait de trop puéril dans les amusements et les surprises de Roswald, n'avaient pas été aussi frappés que Consuelo du ridicule de cette merveilleuse résidence. Elle était l'enfant de la nature; née en plein champ, accoutumée, dès qu'elle avait eu les yeux ouverts, à regarder les oeuvres de Dieu sans rideau de gaze et sans lorgnon: mais le baron de Kreutz, quoiqu'il ne fût pas tout à fait le premier-venu dans cette aristocratie habituée aux draperies et aux enjolivements de la mode, était l'homme de son monde et de son temps. Il ne haïssait point les grottes, les ermitages et les symboles. En somme, il s'amusa avec bonhomie, montra beaucoup d'esprit dans la conversation, et dit à son acolyte qui, en entrant dans la salle à manger, le plaignait respectueusement de l'ennui d'une aussi rude corvée:

«De l'ennui? moi? pas du tout. J'ai fait de l'exercice, j'ai gagné de l'appétit, j'ai vu mille folies, je me suis reposé l'esprit de choses sérieuses: je n'ai pas perdu mon temps et ma peine.»

On fut surpris dans la salle à manger de ne trouver qu’un cercle de chaises autour d'une place vide. Le comte, ayant prié les convives de s'asseoir, ordonna à ses valets de servir.

«Hélas! Monseigneur, répondit celui qui était chargé de lui donner la réplique, nous n'avions rien qui fût digne d'être offert à une si honorable compagnie, et nous n'avons pas même mis la table.

—Voilà qui est plaisant!». s'écria l'amphitryon avec une fureur simulée; et quand ce jeu eut duré quelques instants: «Eh bien! dit-il, puisque les hommes nous refusent un souper, j'évoque l'enfer, et je somme Pluton de m'en envoyer un qui soit digne de mes hôtes.»

En parlant ainsi; il frappa le plancher trois fois, et, le plancher glissant aussitôt dans une coulisse, on vit s'exhaler des flammes odorantes; puis, au son d'une musique joyeuse et bizarre, une table magnifiquement servie vint se placer sous les coudes des convives.

«Ce n'est pas mal, dit le comte en soulevant la nappe, et en parlant sous la table. Seulement je suis fort étonné, puisque messire Pluton sait fort bien qu'il n'y a même pas dans ma maison de l'eau à boire, qu'on ne m'en ait pas envoyé une seule carafe.

—Comte Hoditz, répondit, des profondeurs de l'abîme, une voix rauque digne du Tartare, l'eau est fort rare dans les enfers; car presque tous nos fleuves sont à sec depuis que les yeux de Son Altesse margrave ont embrasé jusqu'aux entrailles de la terre; cependant, si vous l'exigez, nous allons envoyer une Danaïde au bord du Styx pour voir si elle en pourra trouver.

—Qu'elle se dépêche, répondit le comte, et surtout donnez-lui un tonneau qui ne soit pas percé.»

Au même instant, d'une belle cuvette de jaspe qui était au milieu de la table, s'élança un jet d'eau de roche qui pendant tout le souper retomba sur lui-même en gerbe de diamants au reflet des nombreuses bougies. Le surtout était un chef-d'oeuvre de richesse et de mauvais goût, et l'eau du Styx, le souper infernal, furent pour le comte matière à mille jeux de mots, allusions et coq-à-l'âne, qui ne valaient guère mieux, mais que la naïveté de son enfantillage lui fit pardonner. Le repas succulent, et servi par de jeunes sylvains et des nymphes plus ou moins charmantes, égaya beaucoup le baron de Kreutz.