—Mais le monde ne vous autorise pas à y renoncer.

—Le monde, Madame! eh bien, voilà justement ce dont je voulais vous parler. Le monde ne comprendrait pas l'affection d'Albert ni la condescendance de sa famille pour une pauvre fille comme moi. Il en ferait un reproche à sa mémoire et une tache à votre vie. Il m'en ferait à moi un ridicule et peut-être une honte; car, je le répète, le monde ne comprendrait rien à ce qui s'est passé ici entre nous. Le monde doit donc à jamais l'ignorer, Madame, comme vos domestiques l'ignorent; car mon maître et M. le docteur, seuls confidents, seuls témoins étrangers de ce mariage secret, ne l'ont pas encore divulgué et ne le divulgueront pas. Je vous réponds du premier, vous pouvez et vous devez vous assurer de la discrétion de l'autre. Vivez donc en repos sur ce point, Madame. Il ne tiendra qu'à vous d'emporter ce secret dans la tombe, et jamais, par mon fait, la baronne Amélie ne soupçonnera que j'ai l'honneur d'être sa cousine. Oubliez donc la dernière heure du comte Albert; c'est à moi de m'en souvenir pour le bénir et pour me taire. Vous avez assez de larmes à répandre sans que j'y ajoute le chagrin et la mortification de vous rappeler jamais mon existence, en tant que veuve de votre admirable enfant!

—Consuelo! ma fille! s'écria la chanoinesse en sanglotant, restez avec nous! Vous avez une grande âme et un grand esprit! Ne nous quittez plus.

—Ce serait le voeu de ce coeur qui vous est tout dévoué, répondit Consuelo en recevant ses caresses avec effusion; mais je ne le pourrais pas sans que notre secret fût trahi ou deviné, ce qui revient au même, et je sais que l'honneur de la famille vous est plus cher que la vie. Laissez-moi, en m'arrachant de vos bras sans retard et sans hésitation, vous rendre le seul service qui soit en mon pouvoir.»

Les larmes que versa la chanoinesse à la fin de cette scène la soulagèrent du poids affreux qui l'oppressait. C'étaient les premières qu'elle eût pu verser depuis la mort de son neveu. Elle accepta les sacrifices de Consuelo, et la confiance qu'elle accorda à ses résolutions prouva qu'elle appréciait enfin ce noble caractère. Elle la quitta pour aller en faire part au chapelain et pour s'entendre avec Supperville et le Porpora sur la nécessité de garder à jamais le silence.

CONCLUSION.

Consuelo, se voyant libre, passa la journée à parcourir le château, le jardin et les environs, afin de revoir tous les lieux qui lui rappelaient l'amour d'Albert. Elle se laissa même emporter par sa pieuse ferveur jusqu'au Schreckenstein, et s'assit sur la pierre, dans ce désert affreux qu'Albert avait rempli si longtemps de sa mortelle douleur. Elle s'en éloigna bientôt, sentant son courage défaillir, son imagination se troubler, et croyant entendre un sourd gémissement partir des entrailles du rocher. Elle n'osa pas se dire qu'elle l'entendait même distinctement: Albert ni Zdenko n'étaient plus. Cette illusion ne pouvait donc être que maladive, et funeste. Consuelo se hâta de s'y soustraire.

En se rapprochant du château, à la nuit tombante, elle vit le baron Frédéric qui, peu à peu, s'était raffermi sur ses jambes et se ranimait en exerçant sa passion dominante. Les chasseurs qui l'accompagnaient faisaient lever le gibier pour provoquer en lui le désir de l'abattre. Il visait encore juste, et ramassait sa proie en soupirant.

«Celui-ci vivra et se consolera,» pensa la jeune veuve.

La chanoinesse soupa, ou feignit de souper, dans la chambre de son frère. Le chapelain, qui s'était levé pour aller prier dans la chapelle auprès du défunt, essaya de se mettre à table. Mais il avait la fièvre, et, dès les premières bouchées, il se trouva mal. Le docteur en eut un peu de dépit. Il avait faim, et, forcé de laisser refroidir sa soupe pour le conduire à sa chambre, il ne put retenir cette exclamation: «Voilà des gens sans force et sans courage! Il n'y a ici que deux hommes: c'est la chanoinesse et la Signora!»