—Cela te fait plaisir à dire! elle était encore fort présentable. Voilà une belle sottise! suis-je un Céladon pour m'attifer ainsi, et payer une garniture de douze sequins au moins?

—Elle ne coûte pas douze florins, repartit Consuelo. je l'ai achetée de hasard.

—C'est encore trop! murmura le maestro.»

Toutes les pièces de son habillement lui furent glissées de même, à l'aide d'adroits mensonges qui faisaient rire Joseph et Consuelo comme deux enfants. Quelques objets passèrent inaperçus, grâce à la préoccupation du Porpora: les dentelles et le linge entrèrent discrètement par petites portions dans son armoire, et lorsqu'il semblait les regarder sur lui avec quelque attention, Consuelo s'attribuait l'honneur de les avoir reprisés avec soin. Pour donner plus de vraisemblance au fait, elle raccommodait sous ses yeux quelques-unes des anciennes hardes et les entremêlait avec les autres.

«Ah ça, lui dit un jour le Porpora en lui arrachant des mains un jabot qu'elle recousait, voilà assez de futilités! Une artiste ne doit pas être une femme de ménage, et je ne veux pas te voir ainsi tout le jour courbée en deux, une aiguille à la main. Serre-moi tout cela, ou je le jette au feu! Je ne veux pas non plus te voir autour des fourneaux faisant la cuisine, et avalant la vapeur du charbon. Veux-tu perdre la voix? veux-tu te faire laveuse de vaisselle? veux-tu me faire damner?

—Ne vous damnez pas, répondit Consuelo; vos effets sont en bon état maintenant, et ma voix est revenue.

—A la bonne heure! répondit le maestro; en ce cas, tu chantes demain chez la comtesse Hoditz, margrave douairière de Bareith.»

LXXXVII.

La margrave douairière de Bareith, veuve du margrave George-Guillaume, née princesse de Saxe-Weissenfeld, et en dernier lieu comtesse Hoditz, «avait été belle comme un ange, à ce qu'on disait. Mais elle était si changée, qu'il fallait étudier son visage pour trouver les débris de ses charmes. Elle était grande et paraissait avoir eu la taille belle; elle avait tué plusieurs de ses enfants, en se faisant avorter, pour conserver cette belle taille; son visage était fort long, ainsi que son nez, qui la défigurait beaucoup, ayant été gelé, ce qui lui donnait une couleur de betterave fort désagréable; ses yeux, accoutumés à donner la loi, étaient grands, bien fendus et bruns; mais si abattus, que leur vivacité en était beaucoup diminuée; à défaut de sourcils naturels, elle en portait de postiches, fort épais, et noirs comme de l'encre; sa bouche, quoique grande, était bien façonnée et remplie d'agréments; ses dents, blanches comme de l'ivoire, étaient bien rangées; son teint, quoique uni, était jaunâtre, plombé et flasque; elle avait un bon air, mais un peu affecté. C'était la Laïs de son siècle. Elle ne plut jamais que par sa figure; car, pour de l'esprit, elle n'en avait pas l'ombre.»

Si vous trouvez ce portrait tracé d'une main un peu cruelle et cynique, ne vous en prenez point à moi, cher lecteur. Il est mot pour mot de la propre main d'une princesse célèbre par ses malheurs, ses vertus domestiques, son orgueil et sa méchanceté, la princesse Wilhelmine de Prusse, soeur du grand Frédéric, mariée au prince héréditaire du margraviat de Bareith, neveu de notre comtesse Hoditz. Elle fut bien la plus mauvaise langue que le sang royal ait jamais produite. Mais ses portraits sont, en général, tracés de main de maître, et il est difficile, en les lisant, de ne pas les croire exacts.