—Votre Excellence l'a déjà vue?

—Dès le premier jour de son arrivée. Mais je ne l'ai pas entendue. Elle était malade.

—Vous allez entendre celle-ci, et vous n'hésiterez pas à lui donner la préférence.

—C'est possible. Je vous avoue même que sa figure, moins belle que celle de l'autre, me paraît plus agréable. Elle a l'air doux et décent: mais ma préférence ne lui servira de rien, la pauvre enfant! Il faut qu'elle plaise à madame Tesi, sans déplaire à madame Holzbaüer; et jusqu'ici, malgré la tendre amitié qui unit ces deux dames, tout ce qui a été approuvé par l'une a toujours eu le sort d'être vivement repoussé par l'autre.

—Voici une rude crise, et une affaire bien grave, dit la princesse avec un peu de malice, en voyant l'importance que ces deux hommes d'État donnaient aux débats de coulisse. Voici notre pauvre petite protégée en balance avec madame Corilla, et c'est M. Caffariello, je le parie, qui mettra son épée dans un des plateaux.»

Lorsque Consuelo eut chanté, il n'y eut qu'une voix pour déclarer que depuis madame Basse on n'avait rien entendu de pareil; et M. de Kaunitz, s'approchant d'elle, lui dit d'un air solennel:

«Mademoiselle, vous chantez mieux que madame Tesi; mais que ceci vous soit dit ici par nous tous en confidence; car si un pareil jugement passe la porte, vous êtes perdue, et vous ne débuterez pas cette année à Vienne. Ayez donc de la prudence, beaucoup de prudence, ajouta-t-il en baissant la voix et en s'asseyant auprès d'elle. Vous avez à lutter contre de grands obstacles, et vous ne triompherez qu'à force d'habileté.»

Là-dessus, entrant dans les mille détours de l'intrigue théâtrale, et la mettant minutieusement au courant de toutes les petites passions de la troupe, le grand Kaunitz lui fit un traité complet de science diplomatique à l'usage des coulisses.

Consuelo l'écouta avec ses grands yeux tout ouverts d'étonnement, et quand il eut fini, comme il avait dit vingt fois dans son discours: «mon dernier opéra, l'opéra que j'ai fait donner le mois passé,» elle s'imagina qu'elle s'était trompée en l'entendant annoncer, et que ce personnage si versé dans les arcanes de la carrière dramatique ne pouvait être qu'un directeur d'Opéra ou un maestro à la mode. Elle se mit donc à son aise avec lui, et lui parla comme elle eût fait à un homme de sa profession. Ce sans-gêne la rendit plus naïve et plus enjouée que le respect dû au nom tout-puissant du premier ministre ne le lui eût permis; M. de Kaunitz la trouva charmante. Il ne s'occupa guère que d'elle pendant une heure. La margrave fut fort scandalisée d'une pareille infraction aux convenances. Elle haïssait la liberté des grandes cours, habituée qu'elle était aux formalités solennelles des petites. Mais il n'y avait plus moyen de faire la margrave: elle ne l'était plus. Elle était tolérée et assez bien traitée par l'impératrice, parce qu'elle avait abjuré la foi luthérienne pour se faire catholique. Grâce à cet acte d'hypocrisie, on pouvait se faire pardonner toutes les mésalliances, tous les crimes même, à la cour d'Autriche; et Marie-Thérèse suivait en cela l'exemple que son père et sa mère lui avaient donné, d'accueillir quiconque voulait échapper aux rebuts et aux dédains de l'Allemagne protestante, en se réfugiant dans le giron de l'église romaine. Mais, toute princesse et toute catholique qu'elle était, la margrave n'était rien à Vienne, et M. de Kaunitz était tout.

Aussitôt que Consuelo eut chanté son troisième morceau, le Porpora, qui savait les usages, lui fit un signe, roula les cahiers, et sortit avec elle par une petite porte de côté sans déranger par sa retraite les nobles personnes qui avaient bien voulu ouvrir l'oreille à ses accents divins.