—Certainement, Joseph, lu déraisonnes; et, de plus, tu perds le temps à babiller. Nous avons dix lieues à faire pour aller au prieuré et en revenir. Il est huit heures du matin, et il faut que nous soyons rentrés à sept heures du soir, pour le souper du maître.»
Trois heures après, Beppo et sa compagne descendirent à la porte du prieuré. Il faisait une belle journée; le chanoine contemplait ses fleurs d'un air mélancolique. Quand il vit Joseph, il fit un cri de joie et s'élança à sa rencontre; mais il resta stupéfait en reconnaissant son cher Bertoni sous des habits de femme.
«Bertoni, mon enfant bien-aimé, s'écria-t-il avec une sainte naïveté, que signifie ce travestissement, et pourquoi viens-tu me voir déguisé de la sorte? Nous ne sommes point au carnaval…
—Mon respectable ami, répondit Consuelo en lui baisant la main, il faut que Votre Révérence me pardonne de l'avoir trompée. Je n'ai jamais été garçon; Bertoni n'a jamais existé, et lorsque j'ai eu le bonheur de vous connaître, j'étais véritablement déguisée.
—Nous pensions, dit Joseph qui craignait de voir la consternation du chanoine se changer en mécontentement, que votre révérence n'était point la dupe d'une innocente supercherie. Cette feinte n'avait point été imaginée pour la tromper, c'était une nécessité imposée par les circonstances, et nous avons toujours cru que monsieur le chanoine avait la générosité et la délicatesse de s'y prêter.
—Vous l'avez cru? reprit le chanoine interdit et effrayé; et vous,
Bertoni… je veux dire mademoiselle, vous l'avez cru aussi!
—Non, monsieur le chanoine, répondit Consuelo; je ne l'ai pas cru un instant. J'ai parfaitement vu que votre révérence ne se doutait nullement de la vérité.
—Et vous me rendez justice, dit le chanoine d'un ton un peu sévère, mais profondément triste; je ne sais point transiger avec la bonne foi, et si j'avais deviné votre sexe, je n'aurais jamais songé à insister comme je l'ai fait, pour vous engager à rester chez moi. Il a bien couru dans le village voisin, et même parmi mes gens, un bruit vague, un soupçon qui me faisait sourire, tant j'étais obstiné à me méprendre sur votre compte. On a dit qu'un des deux petits musiciens qui avaient chanté la messe le jour de la fête patronale, était une femme déguisée. Et puis, on a prétendu que ce propos était une méchanceté du cordonnier Gottlieb, pour effrayer et affliger le curé. Enfin, moi-même, j'ai démenti ce bruit avec assurance. Vous voyez que j'étais votre dupe bien complètement, et qu'on ne saurait l'être davantage.
—Il y a eu une grande méprise, répondit Consuelo avec l'assurance de la dignité; mais il n'y a point eu de dupe, monsieur le chanoine. Je ne crois pas m'être éloignée un seul instant du respect qui vous est dû, et des convenances que la loyauté impose. J'étais la nuit sans gîte sur le chemin, écrasée de soif et de fatigue, après une longue route à pied. Vous n'eussiez pas refusé l'hospitalité à une mendiante. Vous me l'avez accordée au nom de la musique, et j'ai payé mon écot en musique. Si je ne suis pas partie malgré vous dès le lendemain, c'est grâce à des circonstances imprévues qui me dictaient un devoir au-dessus de tous les autres. Mon ennemie, ma rivale, ma persécutrice tombait des nues à votre porte, et, privée de soins et de secours, avait droit à mes secours et à mes soins. Votre révérence se rappelle bien le reste; elle sait bien que si j'ai profité de sa bienveillance, ce n'est pas pour mon compte. Elle sait bien aussi que je me suis éloignée aussitôt que mon devoir a été accompli; et si je reviens aujourd'hui la remercier en personne des bontés dont elle m'a comblée, c'est que la loyauté me faisait un devoir de la détromper moi-même et de lui donner les explications nécessaires à notre mutuelle dignité.
—Il y a dans tout ceci, dit le chanoine à demi vaincu, quelque chose de mystérieux et de bien extraordinaire. Vous dites que la malheureuse dont j'ai adopté l'enfant était votre ennemie, votre rivale… Qui êtes-vous donc vous-même, Bertoni?… Pardonnez-moi si ce nom revient toujours sur mes lèvres, et dites-moi comment je dois vous appeler désormais.