Cet arrêt tomba comme un coup de foudre sur le pauvre Joseph, et il alla pleurer dans la cuisine où bientôt Consuelo vint écouter le récit de sa mésaventure, et le rassurer en lui promettant d'arranger ses affaires.

«Comment, maître, dit-elle au Porpora en lui présentant son café, tu veux chasser ce pauvre garçon, qui est laborieux et fidèle, parce que pour la première fois de sa vie il lui est arrivé de chanter juste!

—Je te dis que ce garçon-là est un intrigant et un menteur effronté; qu'il a été envoyé chez moi par quelque ennemi qui veut surprendre le secret de mes compositions et se les approprier avant qu'elles aient vu le jour. Je gage que le drôle sait déjà par coeur mon nouvel opéra, et qu'il copie mes manuscrits quand j'ai le dos tourné! Combien de fois n'ai-je pas été trahi ainsi! Combien de mes idées n'ai-je pas retrouvées dans ces jolis opéras qui faisaient courir tout Venise, tandis qu'on bâillait aux miens et qu'on disait: Ce vieux radoteur de Porpora nous donne pour du neuf des motifs qui traînent dans les carrefours! Tiens! le sot s'est trahi; il a chanté ce matin une phrase qui n'est certainement pas d'un autre que de meinherr Hasse, et que j'ai fort bien retenue; j'en prendrai note, et, pour me venger, je la mettrai dans mon nouvel opéra, afin de lui rendre le tour qu'il m'a joué si souvent.

—Prenez garde, maître! cette phrase-là n'est peut-être pas inédite.
Vous ne savez pas par coeur toutes les productions contemporaines.

—Mais je les ai entendues, et je te dis que c'est une phrase trop remarquable pour qu'elle ne m'ait pas encore frappé.

—Eh bien, maître, grand merci! je suis fière du compliment; car la phrase est de moi.»

Consuelo mentait, la phrase en question était bien éclose le matin-même dans le cerveau d'Haydn; mais elle avait le mot, et déjà elle l'avait apprise par coeur, afin de n'être pas prise au dépourvu par les méfiantes investigations du maître. Le Porpora ne manqua pas de la lui demander. Elle la chanta sur-le-champ, et prétendit que la veille elle avait essayé de mettre en musique, pour complaire à l'abbé Métastase, les premières strophes de sa jolie pastorale:

Già riede la primavera
Col suo florito aspetto;
Già il grato zeffiretto
Scherza fra l'erbe e i flor.
Tornan le frondi algli alberi,
L'herbette al prato tornano;
Sol non ritorna a me
La pace del mio cor.

«J'avais répété ma première phrase bien des fois, ajouta-t-elle, lorsque j'ai entendu dans l'antichambre maître Beppo qui, comme un vrai serin des Canaries, s'égosillait à la répéter tout de travers; cela m'impatientait, je l'ai prié de se taire. Mais, au bout d'une heure, il la répétait sur l'escalier, tellement défigurée, que cela m'a ôté l'envie de continuer mon air.

—Et d'où vient qu'il la chante si bien aujourd'hui? que s'est-il passé durant son sommeil?