Pendant bien des matins et bien des soirs, je vins derrière le rideau mystérieux essayer de combattre le charme que mon odieux rival avait jeté sur la famille de l'épicier. Mais en vain j'invoquai l'amour, le diable et tous les saints, je ne pus écarter sa maligne influence. Il revint, sans se lasser, tous les jours s'asseoir à côté de Cora, dans l'embrasure de la fenêtre, et il lui parlait. De quoi osait-il lui parler, le malheureux! La figure impénétrable de Cora n'en trahissait rien. Elle semblait écouter ses discours sans les entendre, et à l'imperceptible mouvement de ses lèvres, je devinais quelquefois qu'elle lui répondait froidement et brièvement comme elle avait l'habitude de le faire, et puis la conversation semblait languir.
Le couple contraint et ennuyé étouffait de part et d'autre des bâillements silencieux. Cora regardait tristement son livre fermé sur la fenêtre et que la présence de son adorateur l'empêchait de continuer. Puis elle appuyait son coude sur le pot de giroflées et le menton sur la paume de sa main, et le regardant d'un regard fixe et glacial, elle semblait étudier les fibres grossières de son organisation morale au travers de la loupe de maître Floh.
Après tout, elle supportait ses assiduités comme un mal nécessaire; car, au bout de six semaines, l'apprenti pharmacien conduisit la belle Cora au pied des autels, où ils reçurent la bénédiction nuptiale. Cora était admirablement chaste et sévère sous son costume de mariée. Elle avait l'air calme, indifférent, ennuyé comme toujours. Elle traversa la foule avide d'un pas aussi mesuré qu'à l'ordinaire, et promena sur les curieux ébahis son oeil sec et scrutateur. Quand il rencontra ma figure morne et flétrie, il s'y arrêta un instant et sembla dire: Voici un homme qui est incommodé d'un catarrhe ou d'un mal de dents.
Pour moi, j'étais si désespéré, que je sollicitai mon changement ...
II.
Mais je ne l'obtins pas, et je restai témoin du bonheur d'un autre. Alors je pris le parti de tomber malade, ce qui me sauva du désespoir, ainsi qu'il arrive toujours en pareil cas.
Si dégoûté qu'on soit de la vie, il est certain que, lorsque la fatalité nous y retient malgré nous, la faiblesse humaine ne peut s'empêcher de remercier secrètement la fatalité. La mort est si laide qu'aucun de nous ne la voit de près sans effroi. Bien magnanimes sont ceux qui enfoncent le rasoir jusqu'à l'artère carotide, ou qui avalent le poison jusqu'au fond de la coupe. (Je dis la coupe, parce qu'il n'est pas séant et presque impossible de s'empoisonner dans un vase qui porte un autre nom quelconque.)
Oui, le proverbe d'Ésope est la sagesse des nations. Nous aimons la vie comme une maîtresse que nous convoitons encore avec les sens, après même que toute estime et toute affection pour elle sont éteintes en nous. Le soir où je vis un prêtre et un médecin convenablement graves à mon chevet, je n'eus pas la force de m'enquérir vis-à-vis de moi-même de ce que j'en ressentais de joie ou de peine. Mais quand, un matin, je m'éveillai faible et languissant, et que je vis la garde-malade endormie profondément sur sa chaise, le soleil brillant sur les toits et les fioles pharmaceutiques vides sur le guéridon, quand je me hasardai à remuer et que je sentis ma tête sans douleur, mes membres légers, et mon corps débile dégagé de tous les liens de fer de la souffrance, je ressentis un insurmontable sentiment de bien-être et de reconnaissance envers le ciel.
Et puis je me rappelai Cora et son mariage, et j'eus honte de la joie que je venais d'éprouver; car, après les ferventes prières que j'avais adressées à Dieu et au médecin pour être délivré de la vie, c'était une inconséquence sans pareille que d'en accepter le retour sans colère et sans amertume. Je me mis donc à répandre des larmes. La jeunesse est si riche en émotions de tout genre, qu'il lui est possible de se torturer elle-même en dépit de la force de l'espoir, de la poésie, de tous les bienfaits dont l'a douée la Providence. Je lui reprochai, moi, d'avoir été plus sage que moi, et de n avoir pas permis qu'un amour bizarre et presque imaginaire me conduisît au tombeau. Puis je me résignai et j'acceptai la volonté de Dieu, qui rivait ma chaîne et me condamnait à jouir encore de la vue du ciel, de la beauté de la nature et de l'affection de mes proches.
Quand je fus assez fort pour me lever, je m'approchai de la fenêtre avec un inexprimable serrement de coeur. Cora était là; elle lisait. Elle était toujours belle, toujours pâle, toujours seule. J'eus un sentiment de joie. Elle m'était donc rendue, ma fée aux yeux verts; ma belle rêveuse solitaire! Je pourrais la contempler encore et nourrir en secret cette passion extatique que le regard d'un rival m'avait forcé de refouler si longtemps! Tout à coup elle releva sa tête brune, et ses yeux, errant au hasard sur la muraille, aperçurent ma face pâle qui se penchait vers elle. Je tressaillis, je crus qu'elle allait fuir comme à l'ordinaire. Mais, ô transport! elle ne s'enfuit point. Au contraire, elle m'adressa un salut plein de politesse et de douceur, puis elle reporta son attention sur son livre, et resta sous mes yeux absolument indifférente à l'assiduité de mes regards; mais du moins elle resta.