Ta petite soeur se porte bien; elle commence à s'accoutumer à Paris et à devenir méchante. Jusqu'à présent, elle était si étonnée de tout ce qu'elle voyait, qu'elle ne pensait pas à avoir des caprices. A présent, elle en a pas mal; mais je ne lui cède pas, et elle redevient gentille. Des enfants, qui demeurent sur le même balcon que nous, quand ils l'entendent pleurer, se moquent d'elle en la contrefaisant. Cela la vexe cruellement; elle renfonce tout de suite ses larmes et n'ose plus rien dire.

Il y a bien longtemps que nous n'avons été à la campagne; il pleut tous les jours et il fait si froid, que nous avons toujours du feu. J'ai deux petits serins verts dans une cage. Ils ont fait des oeufs qui sont éclos de ce matin. Si tu voyais comme cela amuse Solange! Elle n'y conçoit rien et voudrait les mettre dans sa poche. Ils sont si petits, si secs, si maigres, si pelés, si laids, qu'ils crèveraient si l'on soufflait dessus.

Nous avons aussi un beau jardin sur notre balcon: des roses, des jasmins, du lilas, des giroflées, des orangers, un géranium, du réséda et même un cassis tout couvert de fruits verts. Si tu venais me voir cet été, je te les ferais croquer; mais tu en auras de meilleurs à Nohant. Solange s'amuse à mettre de la terre dans des pots, elle y sème des graines; à peine sont-elles levées, qu'elle les arrache.

Adieu, mon gros mignon. Écris-moi souvent, parle-moi de tout ce qui t'amuse, pense souvent à ta vieille mère qui t'aime.

LXXXVI

A M. CHARLES DUVERNET, A LA CHATRE

Paris, 6 juillet 1832.

Vous vous mariez, mon bon camarade!

Le bien et le mal n'existant pas par eux-mêmes, le bonheur comme le malheur étant dans l'idée qu'on s'en fait, vous vous croyez content; donc, vous l'êtes. Je n'ai qu'à me réjouir avec vous de l'événement qui vous réjouit et du choix que vous avez fait. Je ne connais pas votre fiancée; mais j'ai entendu dire d'elle beaucoup de bien à tout le monde et particulièrement à mademoiselle Decerf, juge sain et solide. Vous lui rendrez le bonheur que vous recevrez d'elle. Croyez, de votre côté, que votre bonheur doublera le mien.

Je n'ai le temps de vous dire qu'un mot. Je suis en course du matin au soir pour trouver un logement. Le soir, je rentre éreintée par la marche, la chaleur et le pavé. Je quitte avec regret ma gentille mansarde du quai Saint-Michel; le mauvais état de ma santé me mettant dans l'impossibilité d'escalader plusieurs fois par jour un escalier de cinq étages, je vais me retirer encore davantage du beau Paris et m'enfoncer dans le faubourg.