De si loin et après tant de choses, les petits accidents de la vie disparaissent, comme les détails du paysage s'effacent à l'oeil de celui qui les contemple du haut de la montagne. Les grandes masses restent seules distinctes au milieu du vague de l'éloignement. Aussi les susceptibilités, les petits reproches, les mille légers griefs de la vie habituelle, s'évanouissent maintenant de ma mémoire; il ne me reste que le souvenir des choses sérieuses et vraies. L'amitié de Planche, le souvenir de son dévouement, de sa bonté inépuisable pour moi, resteront dans ma vie et dans mon coeur comme des sentiments inaltérables.

Après avoir quitté Alfred, que j'ai conduit jusqu'à Vicence, j'ai fait une petite excursion dans les Alpes en suivant la Brenta. J'ai fait à pied jusqu'à huit lieues par jour, et j'ai reconnu que ce genre de fatigue m'était fort bon, physiquement et moralement.

Dites à Buloz que je lui écrirai des lettres, pour la Revue, sur mes voyages pédestres.

Je suis rentrée à Venise avec sept centimes dans ma poche! Sans cela, j'aurais été jusque dans le Tyrol; mais le besoin de hardes et d'argent m'a forcée de revenir. Dans quelques jours, je repartirai et je reprendrai la traversée des Alpes par les gorges de la Piave. Je puis aller loin ainsi, en dépensant cinq francs par jour et en faisant huit ou dix lieues, soit à pied, soit à âne. J'ai le projet d'établir mon quartier général à Venise, mais de courir le pays seule et en liberté. Je commence à me familiariser avec le dialecte.

Quand j'aurai vu cette province, j'irai à Constantinople, j'y passerai un mois, et je serai à Nohant pour les vacances. De là, j'irai faire un tour à Paris et je reviendrai à Venise.

Je suis fort affligée du silence de Maurice et fort contente d'apprendre au moins qu'il se porte bien. Son père me dit qu'il travaille et qu'on est content de lui. Pour vous, je vous ai prié au moins dix fois de voir ses notes et de m'en rendre compte. Il faut que j'y renonce; car vous ne m'en avez jamais dit un mot, gredin d'enfant! Je suis enchantée que mon mari garde Solange à Nohant. De cette manière, il me plaît fort de conserver Julie, puisque je n'ai pas à la nourrir. Sans cet arrangement, j'eusse fait mon possible pour retourner à Paris, malgré le peu d'argent que j'aurais eu pour un si long voyage. Je puis donc, sans aucun préjudice pour l'un ou l'autre de mes deux enfants, rester dehors jusqu'aux vacances.

Ne me parlez jamais, je vous prie, des articles qui se publient pour ou contre moi dans les journaux. J'ai au moins ici le bonheur d'être tout à fait étrangère à la littérature et de la traiter absolument comme un gagne-pain.

Adieu, mon ami; je vous embrasse de tout mon coeur. Écrivez-moi sur mon fils, envoyez-moi une lettre de lui. A tout prix, je la veux. Avez-vous de bonnes nouvelles de votre mère? Vous ne me parlez jamais de vous. Avez-vous des élèves? Faites-vous bien vos affaires? N'êtes-vous pas amoureux de quelque femme, de quelque science ou de quelque grue[3]? Pensez-vous un peu à votre vieille amie, qui vous aime toujours paternellement?

G.S.

[1] Banquier à Venise.