Si quelquefois tu as mal compris mon rire et mon visage, c'est apparemment la faute de ce combat intérieur entre mes peines secrètes et le bonheur qui me vient de vous autres. Après tout, vous me restez, et, quand j'aurais tout perdu d'ailleurs, vous seriez encore pour moi un bienfait bien grand, bien réel. Ne craignez plus que je le méconnaisse; j'en ai trop senti le prix durant ces derniers jours. C'est en vous, mes amis, que je chercherai mon refuge, et, si le dégoût de la vie me travaille encore, j'irai encore vous demander de m'y rattacher.

Mais la première condition de mon bonheur serait de vous trouver tous heureux. Vous l'êtes, n'est-ce pas? ne me dis pas le contraire; cela m'effrayerait trop. Tu es de nature pensive et mélancolique, je le sais; mais cela ne rend ni altier ni ingrat. Des joies bien vraies se sont mises dans ta vie, à la place des ennuis et du vide dont tu me parlais autrefois; tu as une femme charmante, un bel enfant. Pendant que vous étiez malades tous deux à Valençay, je vous ai vus vous embrasser. Vous vous aimez, mes chers enfants, vous êtes l'un à l'autre; la société, au lieu de vous en faire un crime, met là votre honneur et votre vertu.

Croyez-moi, votre sort est le plus beau possible. Celui de vous qui imaginerait et désirerait mieux serait bien ingrat. Je conviens qu'il te faut une occupation habituelle, il en faut à tout le monde. Tu es résolu à en chercher une, et je t'approuve tout à fait. C'est une folie de ne se croire bon à rien. Moi, je crois que tout le monde est propre à tout, que tu peux faire des romans et que je peux être receveur particulier. Il ne faut que vouloir. Si tu es bien décidé à quelque chose, et que tu aies besoin de moi, mon coeur, mon bras, ma bourse, sont à toi. Si tu viens faire ton droit, amène ta femme, je serai sa mère et sa soeur.

En attendant, je lui envoie une jolie robe à la mode et des manchettes. Je la prie de faire porter le chapeau chez la petite Gauloise[2]. Quant à ta musique et à la pipe d'Alphonse, ce sera l'objet d'un second envoi. Je suis pour une huitaine sans le plus léger sou, ce qui m'arrive quelquefois sans manquer de rien d'ailleurs, par suite de l'ordre admirable qui me caractérise. Je ne veux pas faire attendre la robe, je trouverai une occasion pour vous faire passer le reste. Mais dis-moi quelles sont les contredanses qu'Eugénie m'avait demandées: il faut avouer aussi que je ne m'en souviens pas. Les manchettes ne sont pas telles qu'elle les désirait, on n'en porte plus d'autres que celles que je lui envoie.

Quand vous reverrai-je, mes bons amis? le plus tôt que je pourrai certainement. En attendant, aimez-moi, aimez-vous. Vous êtes tous si bons, et si près les uns des autres. Le Gaulois, sa femme, Papet, Duteil, que de bons coeurs, que de braves amis! et vous vivez au milieu de tout cela, et vous ignorez jusqu'au nom des chagrins qui me rongent!

Que Dieu en soit loué! Vous méritez mieux que cela; mais donnez-moi place à votre festin, quand j'irai m'y asseoir.

Adieu; je vous embrasse de toute mon âme.

[1] Madame Charles Duvernet. [2] Madame Alphonse Fleury

CXXII

A M. HIPPOLYTE CHATIRON, A CORBEIL, PRÈS PARIS