Rien ne m'empêchera de faire ce que je dois et ce que je veux faire. Je suis la fille de mon père, et je me moque des préjugés, quand mon coeur me commande la justice et le courage. Si mon père eût écouté les sots et les fous de ce monde, je ne serais pas l'héritière de son nom: c'est un grand exemple d'indépendance et d'amour paternel qu'il m'a laissé, je le suivrai, dût l'univers s'en scandaliser. Je me soucie peu de l'univers, je me soucie de Maurice et de Solange.
Quand vous voudrez venir à Nohant, vous y serez à l'avenir chez moi, et, si l'ennui de vivre seule vous prend, vous pourrez vous y retirer et en faire votre chez vous.
Je compte aussi m'y établir avec ma fille, m'occuper de son éducation et ne plus aller à Paris que de temps à autre, pour vous voir, ainsi que mon fils.
Veuillez ne parler à personne du contenu de cette lettre, à moins que ce ne soit à Pierret, qui comprendra ce que la prudence dicte en pareil cas. Je n'en écrirai pas encore à ma tante: sa maison est trop nombreuse pour qu'il n'en transpire pas quelque chose par étourderie, et Dudevant pourrait croire que je veux indisposer toute ma famille contre lui.
Adieu, ma mère; je vous embrasse de toute mon âme. Donnez-moi de vos nouvelles, poste restante à la Châtre.
CXXX
A MADAME D'AGOULT. A GENÈVE
Nohant, 1er novembre 1835.
M. Franz et M. Puzzi[1] sont des jeunes gens affreux: ils ne m'ont pas répondu, et je les livre à votre colère. Vous, vous êtes bonne comme un ange et je vous remercie; mais ne soyez pas bonne pour eux et vengez-moi de leur oubli, en ne donnant pas un sourire à l'un, pas un bonbon à l'autre pendant tout un jour.
Genève est donc habitable en hiver, que vous y restez? Comme votre vie est belle et enviable! Aussi pourquoi le ciel ne m'a-t-il pas fait naître avec de beaux cheveux blonds, de grands yeux bleus bien calmes, une expression toute céleste et l'âme à l'avenant.