Malgré tout ce que je vous dis là, par bonté pour monsieur mon époux, je fais tenir l'affaire aussi secrète que possible. Jusqu'ici, rien n'a transpiré, même dans la petite ville que j'habite, ce qui est merveilleux. Cela ira tant que cela pourra. N'en parlez donc à qui que ce soit.

Bonsoir, mon ami; je vous embrasse de tout mon coeur; je suis bien fâchée que vous n'ayez pas le plus petit fait à rapporter comme témoin; car l'enquête va réunir une vingtaine d'amis autour de moi. Grâce à Duteil, à Planet et à votre serviteur, il sera impossible d'être plus spirituel que ne le sera cette charmante réunion. Défense d'y parler affaires et procès surtout. Ce sera l'adieu éternel que j'adresserai à mes amis, si je suis déboutée de ma demande.

En attendant, j'aurai fait mon livre. J'irai à Paris après mon procès jugé. Au revoir donc; donnez-moi de vos nouvelles si vous en avez le temps. Envoyez-moi ces lithographies et dites à Vinçard que je lui donne une grosse poignée de main.

G.S.

CXXXII

AU REDACTEUR DU JOURNAL DE L'INDRE

La Châtre, 9 novembre 1835.

Monsieur,

Un oracle dont la signature ne trahit pas l'incognito attaque brutalement, dans le feuilleton de votre journal, la moralité de mes livres. J'abandonne à la critique tous mes défauts littéraires et toutes les obscurités de mon raisonnement. Mais, dans cette province, ma patrie d'adoption, je défends à tout adulateur des abus de la société de me choisir pour holocauste, lorsqu'il lui plaît d'offrir un hommage aux puissances qu'il veut se rendre favorables, soit pour se faire un nom à défaut de talent, soit pour obtenir des protections dans ce monde, qui se paye souvent de déclamations à défaut de preuves.

Un de nos plus beaux talents écrivait, il y a quelques semaines: «Il est bien décourageant d'écrire pour des gens qui ne savent pas lire.» Je sais quelque chose de plus fâcheux, c'est d'écrire pour les gens qui ne veulent pas lire. La profession de tout journaliste aux gages de l'état social l'investit du droit de connaître la pensée d'un auteur rien qu'en regardant la couleur de la couverture du livre.