XXXVII
A M. JULES BOUCOIRAN, A CHATEAUROUX
Nohant, 1er mars 1830.
Mon cher enfant,
Il me semblait que vous nous aviez oubliés. Je suis bien aise de m'être trompée. Vous seriez fort ingrat, si vous ne répondiez pas à l'amitié sincère que je vous ai témoignée et que vous m'avez paru mériter. Je crois que vous y répondez en effet, puisque vous me le dites, et je suis sensible à la manière simple et affectueuse dont vous exprimez votre affection.
Vous vous applaudissez d'avoir trouvé une amie en moi. C'est bon et rare, les amis! Si vous ne changez point, si vous restez toujours ce que je vous ai vu ici, c'est-à-dire honnête, doux, sincère, aimant votre excellente mère, respectant la vieillesse et ne vous faisant pas un amusement de la railler, comme il est aujourd'hui de mode de le faire; si vous demeurez, enfin, toujours étranger aux erreurs que vous m'avez vue détester et combattre chez mes plus proches amis, vous pouvez compter sur cette amitié toute maternelle que je vous ai promise.
Mais je vous avertis que j'exigerai plus de vous que des autres. Il en est beaucoup dont la mauvaise éducation, l'abandon dans la vie ou le caractère ardent sont l'excuse. Avec de bons principes, un naturel paisible, une bonne mère, si l'on se laisse corrompre, on ne mérite aucune indulgence. Je connais vos qualités et vos défauts mieux que vous ne les connaissez. A votre âge, on ne se connaît pas. On n'a pas assez d'années derrière soi pour savoir ce que c'est que le passé et pour juger une partie de la vie. On ne pense qu'à l'autre qu'on a devant soi, et on la voit bien différente de ce quelle sera!
Je vais vous dire ce que vous êtes. D'abord l'apathie domine chez vous. Vous êtes d'une constitution nonchalante. Vous avez des moyens, vos études ont été bonnes. Je crois que vous auriez un jour une tête «carrée», comme disait Napoléon, un esprit positif et une instruction solide, si vous n'étiez pas paresseux. Mais vous l'êtes. En second lieu, vous n'avez pas le caractère assez bienveillant en général, et vous l'avez trop quelquefois. Vous êtes taciturne à l'excès, ou confiant avec étourderie. Il faudrait chercher un milieu.
Remarquez que ces reproches ne s'adressent point à mon fils, à celui que je faisais lire et causer dans mon cabinet, et qui, avec moi, était toujours raisonnable et excellent. Je parle de Jules Boucoiran, que les autres jugent, dont ils peuvent avoir à se louer ou à se plaindre. Désirant que tous ceux que vous rencontrerez se fassent une idée juste de vous, et voulant vous apprendre à vivre bien avec tous, je dois vous montrer les inconvénients de cet abandon avec lequel vous vous livrez à la sensation du moment: tantôt l'ennui, tantôt l'épanchement.
Vous n'aimez point la solitude. Pour échapper à une société qui vous déplaît, vous en prenez une pire. J'ai su que, pendant mon absence, vous passiez toutes vos soirées à la cuisine, et je vous désapprouve beaucoup.