Cela ne m'empêche pas de vous aimer tendrement. Quand vous viendrez, demandez, je vous prie, à madame Saint-Agnan si elle n'a rien à m'envoyer de chez Gondel[1]. Achetez-moi aussi quelques cahiers de papier pareil à celui de cette lettre. Quand je dis quelques, c'est-à-dire une vingtaine. Je vous dois beaucoup de choses. Il me tarde de m'acquitter envers vous. Mais ce que je ne vous rembourserai qu'en amitié, c'est l'infatigable obligeance que vous avez eue pour moi à Paris et à laquelle je sais être sensible, quoique bourrue.
Maurice vous embrasse; il lit bien, mais n'écrit pas assez couramment pour commencer l'orthographe; d'ailleurs, je n'ai encore examiné qu'imparfaitement votre méthode. Je veux m'en pénétrer un peu plus, avant de la mettre en pratique, et votre secours ne me sera pas inutile.
[1] Gondel, marchand.
XLI
AU MÊME
La Châtre, 31 juillet 1830, onze heures du soir.
Oui, oui, mon enfant, écrivez-moi. Je vous remercie d'avoir pensé à moi au milieu de ces horreurs. O mon Dieu, que de sang! que de larmes!
Votre lettre du 28 ne m'est arrivée qu'aujourd'hui 31. Nous attendions des nouvelles avec une anxiété! Cependant, nous savions à peu près tout ce qu'elle contient par mille voies diverses, et les versions diffèrent peu les unes des autres. Mais rien d'officiel! Nous espérons que ce sera demain; car nous avons besoin de cela pour coopérer aussi de tous nos faibles moyens au grand oeuvre de la rénovation. Ah Dieu! l'emporterons nous? Le sang de toutes ces victimes profitera-t-il à leurs femmes et à leurs enfants!
Votre lettre a été lue par toute la ville; car on est avide de détails et chacun fournit son contigent; écrivez donc, songez qu'on s'arrachera les nouvelles et ne me parlez que des affaires publiques. Mon pauvre enfant, en dépit de la fusillade et des barricades, vous avez réussi à m'informer de ce qui se passait. Croyez-le bien, parmi tous ceux pour qui je frémis, vous n'êtes pas un de ceux qui m'intéressent le moins. Ne vous exposez pas, à moins que ce ne soit pour sauver un ami; alors je vous dirais ce que je dirais à mon propre fils: «Faites-vous tuer plutôt que de l'abandonner.» Au nom du ciel, si vous pouvez circuler sans danger, informez-vous du sort de ceux qui me sont chers.
Les Saint-Agnan n'ont-ils pas souffert? Le père était de la garde nationale. On en est à se dire: «Un tel est-il mort?» Il y a trois jours, la mort d'un ami nous eût glacés; aujourd'hui, nous en apprendrons vingt dans un seul jour peut-être, et nous ne pourrons les pleurer. Dans de tels moments, la fièvre est dans le sang, et le coeur est trop oppressé pour se livrer à la sensibilité.