Adieu, cher Poncy. Suppléez par votre intelligence à tout ce que je vous dis si mal et si obscurément. Solange et Maurice vous lisent et vous aiment. Maurice a presque votre âge, je crois. Il a dix-neuf ans; c'est un peintre. Il est doux, laborieux, calme comme la mer la plus calme. Solange a quatorze ans; elle est grande, belle et fière. C'est une créature indomptable et une intelligence supérieure, avec une paresse dont on n'a pas d'idée. Elle peut tout et ne veut rien. Son avenir est un mystère, un soleil sous les nuages. Le sentiment de l'indépendance et de l'égalité des droits, malgré ses instincts de domination, n'est que trop développé en elle. Il faudra voir comment elle l'entendra et ce qu'elle fera de sa puissance. Elle est très flattée de votre envoi et l'a collé clans son album avec les autographes les plus illustres.

Avez-vous un numéro de la Ruche populaire où mon ami Vinçard rend compte de vos Marines? Le Progrès du Pas-de-Calais, rédigé par mon ami Degeorge, doit avoir fait aussi un article. Enfin, la Phalange m'en a promis un. Si vous n'êtes pas à même de vous procurer ces journaux, dites-le-moi, je vous les ferai envoyer; J'ai écrit à mon éditeur Perretin de vous faire passer un exemplaire d'Indiana, et un de tous ceux de la nouvelle édition, à mesure qu'ils paraîtront.

Quant aux vers que vous m'adressez, je les garde pour moi jusqu'à nouvel ordre. J'y suis sensible et j'en suis fière. Mais il ne faut pas les publier dans le prochain recueil; cela me gênerait pour le pousser comme je veux le faire. J'aurais l'air de vous gouter parce que vous me louez… Les sots n'y verraient pas autre chose, et diraient que je travaille à m'élever des autels. Cela ferait tort à votre succès, si on peut appeler succès la voix des journaux. Mais, toute mauvaise qu'elle est, il la faut jusqu'à un certain point.

Adieu encore, et à vous de coeur.

Ne vous donnez pas la peine de recopier les vers que vous m'avez envoyés. Je ne les égare pas, et, si je vous demande des changements et des corrections, à ceux-là et aux autres, vous aurez bien assez d'ouvrage. Ne vous fatiguez donc pas à écrire plus qu'il ne faut. Je lis parfaitement bien votre écriture. Si je suis sévère pour le fond, il faudra que vous soyez courageux et patient. Il ne s'agit pas de faire un second volume aussi bon que le premier. En poésie, qui n'avance pas recule. Il faut faire beaucoup mieux. Je ne vous ai pas parlé des taches et des négligences de votre premier volume. Il y avait tant à admirer et tant à s'étonner, que je n'ai pas trouvé de place dans mon esprit pour la critique. Mais il faut que le second volume n'ait pas ces incorrections. Il faut passer maître avant peu. Ménagez votre santé pourtant, mon pauvre enfant, et ne vous pressez pas. Quand vous n'êtes pas en train, reposez-vous et ne faites pas fonctionner le corps et l'esprit à la fois, au delà de vos forces. Vous avez bien le temps, vous êtes tout jeune, et nous nous usons tous trop vite. N'écrivez que quand l'inspiration vous possède et vous presse.

CCXVII

AU MÊME

Nohant, 24 août 1842

Mon cher poète,

J'ai trouvé vos deux lettres au retour d'un voyage que je viens de faire à Paris, pour mes affaires, c'est-à-dire pour celles de notre Revue. Je suis toujours malade, et mes yeux me refusent le service. Ne croyez donc pas, si je ne vous réponds pas exactement, qu'il y ait de ma faute. Mon travail même est sans cesse interrompu et repris avec de pénibles efforts souvent infructueux.