Maintenant, voici que les créanciers se montrent fort durs et fort pressés, qu'ils exigent ce capital sur l'heure, menacent de poursuites, de frais et de saisie, et, pour avoir exercé la charité, un prêtre respectable et excellent peut être d'un jour à l'autre exposé à un scandale, à une honte poignante.

Si j'avais eu quatre mille francs, j'aurais à l'instant même fait cesser l'inquiétude et la douleur de ce bon curé. Mais son histoire est la mienne, avec la différence que ce qui lui est arrivé une fois m'est arrivé plus de vingt fois, et que, dans la proportion de mes ressources aux siennes, je suis encore plus gênée et empêchée que lui. Ma position de femme, c'est-à-dire de mineure aux yeux de la loi (mineure de quarante ans, s'il vous plaît, monseigneur!), ne me permet pas d'emprunter, et je ne peux pas m'adresser à des amis. La plupart des miens sont pauvres; le peu de riches véritablement humains que j'ai rencontrés sont tellement épuisés d'aumônes et de charités, que c'est être indiscret que de recourir à eux encore une fois. Et puis je dois vous avouer que je suis liée en général avec des personnes de l'opposition la plus prononcée, et que, malheureusement, il y a de l'intolérance au fond de toutes les opinions de ce temps-ci. Tel qui se dépouillera pour un détenu politique de sa couleur ne s'intéressera point à un curé et ne comprendra pas que je m'y intéresse.

J'ai fait appel, sans les beaucoup connaître, à quelques personnes riches et pieuses, leur faisant entendre qu'il s'agissait d'un prêtre, et d'un prêtre aussi orthodoxe qu'elles pouvaient le désirer. On m'a répondu qu'on n'avait pas d'argent ou qu'on avait ses pauvres.

J'ai conseillé à mon desservant de s'adresser au prélat de son diocèse; mais d'autres le lui ont déconseillé, parce que monseigneur, dit-on, blâmerait l'action du prêtre charitable comme une légèreté, comme une imprudence, et que cet aveu pourrait lui faire du tort dans son esprit. Est-ce possible? la prudence humaine peut-elle parler, là où la pitié évangélique commande? Je ne comprends rien à cela, mais enfin je ne puis insister sur un avis où l'on croit voir de graves inconvénients. Dans cette perplexité, l'idée m'est venue de m'adresser tout droit à Votre Grandeur, parce qu'on m'a dit qu'Elle avait l'esprit élevé et l'âme véritablement apostolique. J'ai eu confiance, et j'ai osé. Je prévois bien que Votre Grandeur fait son devoir encore mieux que moi, encore mieux que tout le monde, et qu'Elle a quelque peine à satisfaire toutes les demandés nécessiteuses dont elle est accablée. Mais elle a de nombreuses et puissantes relations que je n'ai point, elle doit disposer de la bourse de beaucoup de personnes charitables, et il suffit d'un mot de sa bouche pour obtenir pleine croyance, tandis qu'une hérétique comme moi n'a point de crédit, et ne peut espérer d'être écoutée que par une àme aussi dégagée de soupçons et aussi saintement loyale que celle de Votre Grandeur.

Je la prie d'agréer l'hommage de mon profond respect.

GEORGE SAND.

CXX

A M. CHARLES DUVERNET, A LA CHÂTRE

Paris, 12 novembre 1842.

Mon bon Charles,